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Quotidien des Usines

"Nous sommes dans l'ère de la post-vérité", selon Etienne Klein

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Entretien Pour Étienne Klein, le président de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie, la bataille entre connaissances et croyances ne fait que commencer.

Nous sommes dans l'ère de la post-vérité, selon Etienne Klein © D.R.

L'Usine Nouvelle - Que vous inspire l’élection de Donald Trump ?

Etienne Klein - Un mélange d’incrédulité et d’inquiétude. Il y a bien sûr les outrances du personnage, mais aussi le fait que Trump démontre que nous sommes entrés dans l’ère de la post-vérité : un homme politique peut dire des énormités, notamment scientifiques, ou bien des mensonges manifestes, sans que cela ne porte atteinte à son crédit symbolique. Il y a quelques années, je m’étais déjà alarmé de la montée en puissance d’un certain populisme, par lequel d’aucuns utilisent des arguments de bon sens, éloquents mais faux, pour contester le discours des scientifiques. Mais là, on va au-delà. Je crois que la bataille entre connaissances et croyances ne fait que commencer.

Comment renforcer les connaissances face aux croyances ?

En acquérant une meilleure connaissance de nos connaissances ! Prenons l’exemple d’une connaissance universellement partagée : la Terre est ronde. Depuis 1968 et les premiers clichés de clair de Terre vu de la Lune, c’est évident pour tous. Mais, bien avant, des anciens avaient pu déterminer avec certitude la forme de notre planète sans quitter sa surface. Comment procédèrent-ils ? Quels furent leurs raisonnements, leurs observations, leurs déductions ? En général, nous ne savons pas répondre à ces questions. Or, cette mauvaise connaissance que nous avons de nos connaissances nous empêche de dire ce par quoi elles se distinguent de simples croyances.

Devoir retracer l’élaboration de chaque connaissance paraît bien ardu…

Surtout à l’heure des tweets, qui ne laissent aucune place à l’argumentation ! La science a besoin de longueur de temps pour se dire. Une autre difficulté provient du manque de confiance à l’égard des scientifiques. Personnellement, je ne comprends pas tout aux exposés de mes collègues climatologues, mais je sais qu’ils travaillent avec méthode, qu’ils confrontent leurs résultats et leurs analyses à l’échelle internationale. Alors, quand ils concluent que le changement climatique a une composante anthropique, je leur fais confiance. Quand il s’agit de science, tous les discours ne se valent pas. Mais quand la confiance n’est plus là, chacun de nous a tendance à déclarer vrais les arguments ou les idées qui lui plaisent…

Pourquoi ne fait-on plus confiance aux scientifiques ?

Enquête après enquête, nos concitoyens déclarent avoir une confiance abstraite dans la science, mais se disent méfiants dès que sont évoquées ses conséquences concrètes. Différents indices mesurent la progression de cette tendance. Je ne prendrai qu’un seul exemple. Une étude récente révèle que, en 2005, 49 % des personnes interrogées ­pensaient, à l’encontre des données scientifiques disponibles, que vivre à proximité d’une antenne relais augmentait les risques de cancer. Elles étaient 69 % en 2012…

On n’a pourtant jamais autant parlé d’innovation…

Oui, mais le mot progrès a quasiment disparu des discours publics. D’où cette question : nos discours sur l’innovation rendent-ils justice à l’idée de progrès ou s’en détournent-ils ? Pour Bruxelles, "l’innovation est le meilleur moyen dont nous disposions pour résoudre les principaux ­problèmes auxquels nous sommes confrontés, qu’il s’agisse du changement climatique, de la pénurie d’énergie et de la raréfaction des ressources, de la santé ou du vieillissement de la population". Il faudrait donc innover non pour inventer un autre monde, mais pour empêcher le délitement du nôtre. C’est l’état critique du présent qui est invoqué et non pas une certaine configuration du futur. A contrario, l’idée de progrès part d’un futur désirable que l’on travaille à atteindre. C’est comme si nous n’étions plus capables d’expliciter un dessein commun qui soit attractif. Notre rhétorique de l’innovation a l’air de vouloir pallier la perte de notre foi dans le progrès au lieu de la réactiver.

Le monde politique est-il suffisamment à l’aise avec la science ?

Pas assez, sans doute. Les nouvelles technologies nous conduisent en mode toboggan vers un monde qui n’aura plus grand-chose à voir avec celui dans lequel nous vivons. À quoi ce monde ressemblera-t-il ? Le désirons-nous ? Comment garder une certaine maîtrise du cours des choses ? Quelle place reste-t-il pour le jeu politique, l’agir démocratique ? Je m’étonne que ces questions soient si peu présentes dans les discours publics.

L’intelligence artificielle est aussi un thème majeur laissé de côté dans la campagne présidentielle…

Et c’est pourtant une authentique révolution. Avez-vous vu cette machine qui parvient à lire sur les lèvres sans qu’on lui indique quelle est la langue parlée ? Cela me stupéfie ! L’intelligence artificielle, couplée aux big data, dessine des perspectives vertigineuses. Elle aura un impact sur le travail, les emplois, la médecine, les relations interpersonnelles. Il y a une question cruciale : que deviendrons-nous dans cette affaire ? Quelle est la part de nos activités humaines que nous accepterons de déléguer aux machines ?

Quel regard portez-vous sur les big data, justement ?

Les big data, ce sont des données brutes, silencieuses. Pour les faire parler, il faut des algorithmes dits « intelligents » qui détectent des régularités dans les comportements. À partir de ces régularités, les données infèrent des lois qui condensent ce qui a déjà eu lieu. Cela ouvre des perspectives fascinantes. Mais on peut aussi craindre que nous nous perdions dans l’identification de multiples corrélations, pas forcément bien interprétées. Une corrélation n’est pas une relation de cause à effet. Il arrive souvent que l’on confonde les deux, par exemple lorsque l’on veut faire croire qu’il y aurait un lien causal direct entre le taux de chômage et l’immigration. C’est pourquoi je pense que nous allons devoir développer une épistémologie des big data.

Les big data prétendent produire des connaissances. Est-ce qu’elles peuvent remplacer la science ?

Il y a la possibilité que, avec elles, au lieu de théoriser, nous cédions aux facilités de l’induction. Prenez Einstein. En 1915, il ­publie la théorie de la relativité générale, alors que l’on ne dispose encore que de très peu de données sur l’univers. Ses équations se sont parfaitement accommodées de la quantité gigantesque de données recueillies depuis un siècle. Imaginons que les choses se soient passées dans l’autre sens, que nous ayons commencé avec toutes les données dont nous disposons aujourd’hui, mais sans avoir la théorie de la relativité générale. Pourrions-nous, par une sorte d’induction théorique permettant de passer des données aux lois, découvrir les équations d’Einstein ? Je pense que non.

EN QUELQUESDATES


1983 Entré comme physicien au CEA après un DEA de physique théorique, il travaillera notamment au Cern.

1999 Il obtient un doctorat de philosophie des sciences à Paris 7 et publie sa thèse sous le titre « L’Unité de la physique », aux Presses universitaires de France.

2008 Parution de « Galilée et les Indiens. Allons-nous liquider la science ? », chez Flammarion.

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