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[Chronique] Et si la multiplication des médias rendait les fake news plus crédibles

Christophe Bys

Publié le

Professeur d'économie, Raphaël Giraud décrypte tous les quinze jours pour les lecteurs de L'Usine Nouvelle un article scientifique et en tire des applications inattendues. Aujourd'hui, il se penche sur le développement de ce qu'on appelle désormais les "fake news", soit des informations fausses qui sont pourtant crues. Selon lui, la multiplication des sources d'informations qu'elles soient écrites sur du papier, télévisées, ou en ligne, ne peuvent rien contre ce phénomène qu'elles contribuent paradoxalement à alimenter en raison du phénomène "d'excès de confiance".

[Chronique] Et si la multiplication des médias rendait les fake news plus crédibles © Pixabay

Un militant est souvent persuadé d’avoir accès à une information de meilleure qualité que le quidam : voir, par exemple, le concept de réinformation, en vogue dans les milieux d’extrême-droite. Dans un article à la frontière de l’économie, de la psychologie et des sciences politiques (1), Pietro Ortoleva et Erik Snowberg montrent que cette confiance dans la qualité de l’information, qui n’est pas propre aux militants extrémistes, mais simplement plus marquée, contribue à la polarisation de la vie politique et au renforcement de l’identification à un parti, c’est-à-dire au fond à la radicalisation des acteurs du débat politique.

Dans une étude de 1981 (2), 93 % des conducteurs américains pensent qu’ils conduisent mieux que la médiane des conducteurs. C’est la manifestation la plus connue d’un phénomène plus général et très répandu que les psychologues appellent l’excès de confiance : le fait de surestimer tel ou tel aspect de notre personne (performance à une tâche, compétence, information). Pour Ortoleva et Snowberg,  la confiance qu’ont les militants dans leur information relève du même phénomène. En effet, du fait même que les sources que consulte régulièrement un militant sont souvent proches idéologiquement, elles sont dans une certaine mesure redondantes. 

L'excès de confiance touche tous les niveaux de revenu ou d'études

Or, d’un point de vue statistique moins les sources d’information sont diversifiées, moins l’information qu’on en retire est fiable. Inconscient de cela, le militant surestime donc la qualité de l’information dont il dispose. A partir d’une enquête portant sur un échantillon de 2 000 électeurs américains en 2010, Ortoleva et Snowberg retrouvent des résultats bien établis, à savoir que les hommes sont plus sujets à l’excès de confiance, qu’il augmente avec l’âge, mais qu’il est indépendant de variables sociologiques comme le revenu et le niveau d’études. Mais ils utilisent surtout cette base de données pour mettre en évidence le fait que plus l’exposition aux sources d’information est grande, plus l’excès de confiance est grand. En effet, si l’on consulte de manière répétée une source d’information qui dit, au fond, toujours la même chose (par exemple : le système est pourri), mais que l’on ignore plus ou moins consciemment cette absence de diversité, on croit accumuler de l’information, alors qu’on ne fait que répéter la même. Ainsi, l’écart entre la qualité réelle et la qualité perçue de l’information se creuse. L’âge allant avec l’expérience, c’est-à-dire une exposition répétée à l’information, il conduit à un plus grand excès de confiance.

De même, Ortoleva et Snowberg mettent en évidence une corrélation positive entre l’exposition aux médias et l’excès de confiance dans la qualité de l’information. De façon plus frappante encore, ils mettent en lumière une corrélation positive entre l’exposition aux médias et la radicalité des positions : la consultation répétée de sources d’informations redondantes renforce la conviction des militants, car ils donnent à ces informations supplémentaires un poids excessif par rapport à leur véritable contribution au savoir.

Comme sur les marchés financiers

Ce même mécanisme conduit à une plus grande dispersion des positions politiques dans la société à mesure que l’accès aux sources d’information est important. Il y a une analogie entre la polarisation politique d’une société et la volatilité des prix des actifs sur un marché financier. Par excès de confiance sur les informations dont ils disposent, les intervenants sur le marché sur-réagissent à celles-ci en vendant ou achetant plus qu’il ne faudrait, ce qui entraîne des fluctuations plus importantes dans les prix que dans les fondamentaux. En politique, les électeurs surréagiraient de la même façon en apprenant dans leur journal préféré qu’un nouveau fait divers violent a eu lieu, en tendant de plus en plus vers une idéologie sécuritaire.

Le même mécanisme permet d’expliquer pourquoi l’abondance de l’information ne fait pas disparaître les croyances fausses : une information divergente, dans le contexte de l’excès de confiance, est dévalorisée par rapport à une information convergente. De même, comme le montrent Ortoleva et Snowberg, il conduit à renforcer l’identification à un parti. Ceci suggère une explication au fait que l’électorat d'Emmanuel Macron soit, semble-t-il, plus volatile que celui de François Fillon en termes d’intentions de vote : l’électorat centriste est ouvert à des sources d’informations plus diversifiées. Il est donc moins sujet à l’excès de confiance, et donc moins radical dans ses convictions. Au contraire, l’électorat de droite tend à consulter des sources d’informations plus orientées idéologiquement, ce qui renforce l’écart entre la précision statistique de l’information réelle et perçue, ce qui le conforte dans ses propres croyances.

Raphaël Giraud est Professeur de sciences économiques à l'université Paris 8- Vincennes Saint-Denis 

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1)   ORTOLEVA, Pietro et SNOWBERG, Erik. Overconfidence in political behavior. The American Economic Review, 2015, vol. 105, no 2, p. 504-535.

(2)   Svenson, O. (1981). Are we less risky and more skillful than our fellow drivers? Acta Psychologica, 47, 143-151.

 

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