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Zone grise

Le 02 juillet 2009
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Pierre-Olivier Rouaud
© © S.Fayet

On ne commerce pas avec un régime, disent les «réalistes», mais avec un pays. Et si l’on s’abstient, d’autres s’y emploieront.

Attrapées au vol sur des téléphones, les tragiques vidéos de Téhéran ont fait le tour de la planète. Furieux, les censeurs iraniens chercheraient surtout à intercepter les communications. A l’autre bout du monde, au même moment, la Chine rendait obligatoire un système de contrôle de l’internet sous prétexte de filtrage antiporno.
Dans ces affaires, des entreprises occidentales ont été mises sous les feux de l’actualité. En l’Iran, c’est Nokia Siemens qui a installé une partie du réseau mobile et, par là, les outils de surveillance. En Chine, Google s’est conformé aux directives de Pékin et revu les « suggestions » de sonmoteur de recherche. Ces faits questionnent sur la ligne de conduite des entreprises vis-à-vis des régimes autoritaires. Rien de nouveau: Ford ou GM ont continué à exploiter des usines dans l’Allemagne nazie jusqu’en 1939. Des entreprises occidentales ont prospéré dans le Chili de Pinochet. Aujourd’hui, Shell au Nigéria et en Chine, Bouygues au Turkménistan ou Areva au Niger sont pointés du doigt par les ONG pour leur « soutien » à des régimes peu amènes avec les droits de l’Homme. Un terrainmalaisé, qui n’a rien de théorique. Selon l’index de la démocratie de « The Economist », 35% de la population mondiale vit sous un régime autoritaire. Et le regard des « parties prenantes » est de plus en plus aigu. En avril, un tribunal de New York a jugé recevable une plainte contre Daimler, Fujitsu ou IBM pour leur soutien supposé à l’apartheid. Et Amnesty International vient de décider une stratégie de pression très affirmée sur les entreprises. Pour celles-ci, le strict respect du droit est souvent la réponse première. Pas question de commercer avec Cuba pour les groupes américains, c’est prohibé par la loi d’Amato. Pour revenir à l’Iran, depuis 2006 des sanctions (renforcées en 2008) ont été déployées. Mais elles ne concernent que les activités liées à son programme nucléaire.

Au-delà, comment agir quand rien n’est formellement interdit ? Renault ou Alstom doiventils continuer à investir en Iran, Total en Birmanie, Yahoo en Chine ? On entre dans la zone grise où s’entrechoquent vertu et réalisme. Les arguments sont connus. Côté vertu, la dénonciation de l’appui à un pouvoir que constitue tout échange avec lui. Et pour les réalistes ? On ne commerce pas avec un régime, disent-ils, mais avec un pays. Et si l’on s’abstient, d’autres s’y emploieront –les Chinois n’investissent-ils pas sans scrupule au Soudan ou en Iran, où ils pourraient évincer Total ? Reste l’éthique. Sur ces questions, la (copieuse) littérature des grands groupes sur la responsabilité sociale laisse sur sa faim. Le programme Global Compact de l’ONU, lui, esquisse une piste. Les deux premiers principes pour ses adhérents (596 entreprises en France) sont de « promouvoir et respecter les droits de l’Homme dans leur sphère d’influence » et de ne pas se « rendre complices » de leur violation. Beau programme. Auquel souscrivent des entreprises pourtant régulièrement mises en cause par les ONG. Même s’il frappe les esprits, le slogan de Google « Don’t be evil » (ne soyons pas mauvais) est encore plus court : le californien s’est toujours plié aux injonctions chinoises. Comme les Etats, les entreprises pratiquent avant tout la realpolitik.

Pierre-Olivier Rouaud

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