Votre corps est votre "pass"
Par Patrice Desmedt - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3260
ENQUêTE Papiers d'identité, contrôle d'accès aux données, aux bâtiments, aux services... Les techniques de reconnaissance biométriques multiplient leurs incursions dans notre vie quotidienne.
Envolé le doux parfum de science-fiction, un zeste suranné, des technologies mises en vedette par les séries télévisées américaines. La biométrie est chaque jour un peu plus présente dans notre quotidien. Du coup, le marché mondial se développe de près de 25 % par an.
De 3,4 milliards de dollars (2,4 milliards d'euros) en 2009, il est passé à 4,36 milliards de dollars l'année suivante. Il devrait peser 5,42 milliards de dollars en 2011, selon International Biometric Group, une société de conseil spécialisée. Les documents d'identité, passeports en tête, tirent le marché. Selon le cabinet d'analyse Pira, à la fin 2010, 250 millions de passeports biométriques étaient en circulation dans le monde.
En 2011, 225 millions de titres d'identités électroniques supplémentaires auront été émis. Soit 18 % de plus qu'en 2010. Ce marché devrait peser à lui seul quelque 7,5 milliards de dollars en 2014. La liste des pays qui commencent à mettre en place ce type de documents ou qui ont un projet à court terme est toujours plus longue. Des États-Unis à l'Inde, en passant par la France, le Brésil, le Maroc ou le Kazakhstan, tous les continents sont concernés. Cet engouement s'explique par une exigence accrue des États pour lutter contre la fraude, la criminalité et le terrorisme. Avec des effets boule de neige.
Reste la photographie
Pour laisser entrer sur son sol des ressortissants étrangers avec une certaine facilité, un pays peut exiger qu'ils soient en possession d'un passeport biométrique, dont il valide la technologie. "Les attentats ont fait apparaître une globalisation de la sécurité, analyse Bernard Didier, directeur général adjoint de Morpho, une filiale de Safran. Il faut donc des accords internationaux." Les exigences américaines vis-à-vis du passeport ont d'ailleurs eu des répercussions, notamment en France où le programme de passeport biométrique a dû être accéléré au détriment de la carte nationale d'identité.
Dans le domaine des passeports, la reconnaissance des empreintes digitales règne en maître. Elle représente deux tiers du marché de la biométrie, mais ne cesse de s'améliorer. Morpho propose ainsi un système de reconnaissance à la volée. Plus besoin d'apposer ses doigts avec attention sur une plaque de verre, il suffit de passer la main dans un lecteur pour obtenir un résultat fiable.
5,42 milliards de dollars de ventes en 2011, dispositifset logiciels confondus (source : IBG)
250 millions de passeports biométriques en circulation à la fin 2010.
100 000 lecteurs de contour de la main installés dans le monde
L'expérience indienne
En matière d'identité biométrique, un projet attise la convoitise des acteurs du marché : le programme indien "Aadhaar". Pharaonique, il vise à mettre en place, non pas un passeport, mais un numéro d'identification unique à douze chiffres pour les près de 1,2 milliard d'habitants que compte l'Inde.
La biométrie (empreintes digitales et reconnaissance de l'iris) est utilisée pour éviter les fraudes, mais aussi pour faciliter le recensement des populations n'ayant aucun document officiel. La Unique identification authority of India (Uidai), l'organisme créé pour l'occasion, estime à 1,45 euro le coût pour générer chaque numéro. "Dans le développement de la biométrie, le projet indien n'aurait pas vu le jour de cette manière", analyse Bernard Didier.
Morpho fait d'ailleurs partie du consortium mené par l'indien Mahindra Satyam, l'un des trois mis en compétition par l'Uidai pour la première phase de constitution d'une base de données concernant 200 millions d'individus. Les deux autres consortiums sont respectivement menés par Accenture et par L-1 Identity Solutions, autre filiale de Safran. Environ un million d'Indiens sont recensés chaque jour. À ce rythme, l'objectif de 600 millions de numéros décernés en 2014 sera atteint.
La bonne vielle empreinte
À l'opposé de cette démesure, les systèmes de reconnaissance des empreintes digitales investissent un marché plus confidentiel : celui du contrôle d'accès hypersécurisé aux données ou aux équipements sensibles. IBM avait ainsi commencé à équiper ses micro-ordinateurs portables ThinkPad de lecteurs d'empreintes. Sans grand succès. La faute incombant surtout à une insuffisante prise de conscience des utilisateurs. Les plus responsables ont désormais un large choix de lecteurs externes signés Morpho, Eikon, Biotime, Ekey, Bemetrics...
Le contrôle d'accès biométrique pour les entreprises peine aussi à se développer. Pour s'affranchir d'une base de données centralisée, potentiellement piratable, les systèmes utilisant les empreintes digitales doivent y associer une carte à puce, ce qui rend le système moins pratique. En France, la Commission nationale informatique et liberté (Cnil) est d'ailleurs très pointilleuse sur cette question. Puisque les empreintes digitales sont utilisées par l'État pour les passeports, il est impératif d'éviter tout vol de fichiers.
Pour contourner cette limitation, les professionnels proposent d'autres équipements biométriques basés sur la reconnaissance du système veineux ou celle du contour de la main. Ils ont le vent en poupe pour les applications nécessitant une authentification plus faible et ils remplacent avantageusement le badge pour l'accès à l'entreprise, pour pointer, pour aller à la cantine ou pour accéder à une salle de sport.
Gestion de flux
"Le lecteur que nous proposons réalise une photo 3D de la main et analyse 95 points de contrôle, argumente Mehdi Himeur, le fondateur de Biotime Technology. L'utilisateur entre aussi un code sur un clavier. La machine n'a qu'à vérifier si les informations liées au code correspondent à celle relevées. La réponse est donc très rapide." Le coût de ces systèmes est peu élevé. De l'ordre de 500 euros pour le lecteur, auxquels il faut ajouter le logiciel de gestion, à partir de 1 000 euros environ. Un système traditionnel à bagde est moins onéreux, si l'on oublie le coût de ce dernier, entre 3 et 5 euros.
Ce type d'accès est rapidement rentable pour les salles de sport ayant de nombreux abonnés, tout en réglant le problème posé par tous ceux qui oublient leur carte... Biotime Technology, créée en 2006 à Roanne (Loire), profite de ce marché porteur. TPE de cinq salariés, elle vend dans toute la France et exporte déjà vers l'ensemble des pays francophones.
Au-delà de la sécurité, la biométrie aide aussi à gérer les flux de foules ou de passagers. Un défi pour les aéroports. Le demi-échec du « smart corridor » de Thales n'est qu'une péripétie. Les industriels continuent de préparer des systèmes capables d'associer haut niveau de sécurité et vitesse de contrôle. Les aéroports d'Heathrow, à Londres, et du Qatar ont installé les 'e-gates' de la société américaine Aoptix. Aéroports de Paris a mis en place le service Parafe, pour passage rapide aux frontières extérieures.
Simplifier la vie
Leur utilisation est basée sur le volontariat. Les voyageurs peuvent procéder à une identification par empreintes digitales et de reconnaissance de l'iris. Une fois ces données mémorisées dans une base de données de taille réduite, ils pourront passer les contrôles de manière prioritaire par un sas dédié. Ils seront très rapidement reconnus. Morpho va plus loin.
Le français a annoncé au mois d'octobre le lancement de Morphoway, une solution de contrôle automatisé aux frontières. Son utilisation est très simple. Il suffit de placer son passeport dans un lecteur, d'attendre une ou deux secondes pour avoir le signal de bonne lecture, puis d'avancer dans le sas. Le temps de parcourir deux mètres, les caméras captent le visage et le système de reconnaissance faciale compare les informations recueillies à celles contenues dans la puce du passeport. Big Brother veille sur nous, mais nous facilite aussi la vie.
Les empreintes digitales - De loin les plus utilisées en biométrie, elles sont la règle pour les passeports. En France, leur usage pour des applications privées est très réglementé, pour éviter les contrefaçons.
Le système veineux - Très sûr, ce mode de reconnaissance a l'avantage de ne laisser aucune trace, à la différence des doigts. Il est utilisé seul où en complément des empreintes digitales.
Le coutour de la main - Il a le vent en poupe pour les applications de confort et remplace avantageusement le traditionnel badge : pointeuse, cantine, salle de sport...
Le visage - La reconnaissance faciale commence à être opérationnelle. Elle est utilisée dans les tous derniers sas de sécurité automatisés, en association avec un lecteur de passeport biométrique.
L'iris - En théorie encore plus fiable que les empreintes digitales, la reconnaissance de l'Iris, bute, à grande échelle, sur des contraintes techniques et d'usage.
L'ADN - L'identification par l'ADN se heurte encore à des questions de performance, mais pourrait à l'avenir devenir une solution pour les applications exigeant un très haut niveau de sécurité.

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