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Vivre ensemble

Par Rédaction L'Usine Nouvelle - Publié le
Philippe Moati
© © Gaël Kerbaol

Le gouvernement a engagé en avril un important chantier de prospective stratégique, «France 2025 ».

Le but est d'identifier «les différentes évolutions possibles pour la France» et de définir «les moyens d'embrasser les opportunités les meilleures et d'éviter les scénarios les plus sombres». Près de 350 personnalités (parlementaires, chercheurs, partenaires sociaux, hauts fonctionnaires...) apportent leur expertise dans le cadre de groupes de travail thématiques.

L'un de ces groupes s'intitule «Vivre ensemble». J'ai l'honneur et le plaisir de participer à ses travaux. Aborder frontalement la question du lien social et de la cohésion nationale dans un exercice de prospective de cette envergure -à égalité avec les thèmes de la mondialisation, de la production, des ressources rares... - mérite d'être salué et souligne que «vivre ensemble» dans la France de 2008 est devenu un problème. De partout, les forces de délitement sont à l'oeuvre.

L'entrée dans l'économie de la connaissance crée un dualisme sur le marché du travail entre les travailleurs du savoir, grands bénéficiaires de la chasse aux talents, et les actifs peu qualifiés condamnés à l'exclusion, aux emplois précaires et mal rémunérés ou à la nouvelle domesticité qui accompagne le développement des services à la personne. Dans l'entreprise, les nouvelles formes du rapport salarial émiettent le collectif de travail au profit d'une individualisation qui contribue à l'affaiblissement de la puissance syndicale. Sur le plan sociétal, le «vivre ensemble» est mis à mal par l'approfondissement de l'individualisme. La «classe moyenne» (et ses vertus intégratrices) perd de sa consistance sociologique. Les minorités issues de l'immigration, devant les difficultés de l'intégration, sont parfois tentées par le repli communautariste.

Les grands médias comme le modèle de consommation de masse sont victimes de l'hypersegmentation des audiences et des marchés. On regarde de moins en moins les mêmes programmes, on consomme de moins en moins les mêmes produits, on fréquente de moins en moins les mêmes lieux... L'«autre» se réduit de plus en plus à la foule incommodante des transports en commun, des bouchons sur les routes... Et un vent de nostalgie souffle sur le pays et qui s'illustre sporadiquement par la fièvre des commémorations ou le succès de films tels que «Le fabuleux destin d'Amélie Poulain» ou «Bienvenue chez les Ch'tis », qui nous parlent d'un paradis perdu. Gardons-nous cependant de sombrer dans le pessimisme le plus noir.

De nouvelles formes du lien social émergent qui témoignent d'une autre vitalité du «vivre ensemble». On commencera par souligner la solidité de l'institution familiale (sans doute parce qu'elle s'est beaucoup transformée) ; le local -qu'il s'agisse du quartier, du «pays », de la région...- devient le siège de nouvelles appartenances, de nouvelles actions collectives ; l'internet et les nouvelles technologies créent une quantité impressionnante de «communautés» à géométrie variable. Jamais l'homme n'a disposé des moyens d'entretenir une telle densité relationnelle avec un nombre et une diversité aussi importante de ses congénères. Nous assistons en réalité au dépérissement des modalités du «vivre ensemble» de masse, dont les Trente Glorieuses ont été l'âge d'or, et à l'émergence d'autres modalités du lien social : un «vivre ensemble» centré sur l'individu et sur une sociabilité choisie ; un «vivre ensemble» qui jongle avec l'espace et le temps.

Cette mutation remet cependant en cause la Nation comme mécanisme de construction identitaire et comme gestionnaire légitime de dispositifs de solidarité. Plutôt que de pleurer sur le monde d'hier, il convient d'ajuster nos institutions à cette donne et de redonner à l'Etat la mission de définir un grand projet national.

Philippe Moati
 

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