VENDU ! (ENFIN PRESQUE)
Par PAR HASSAN MEDDAH - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3271
© D.R. ; ALEX PARINGAUX ; SÉBASTIEN RANDE
Pour vendre définitivement le Rafale aux Indiens, Dassault et ses partenaires devront accepter des compensations industrielles et donner accès à leurs technologies.
Plus qu'une grande joie, un immense soulagement. Les équipes de Dassault Aviation avaient prévenu. « L'Inde, ce sera à quitte ou double. Le contrat de la dernière chance », indiquait-on à Saint-Cloud, au siège francilien du groupe, avant l'issue de l'appel d'offres. Aussi, le choix du Rafale par New Delhi fait un peu figure de talisman face à la malédiction qui frappait l'avionneur. Incapable jusqu'ici de vendre son avion hors de ses frontières, l'annonce faite par le gouvernement indien a éclairci de manière éclatante l'avenir de cet appareil tant décrié.
Quel renversement de situation ! Après le récent échec de l'appel d'offres suisse face au Gripen suédois, Gérard Longuet, le ministre de la Défense, avait évoqué, maladroitement, le possible arrêt de la chaîne de Mérignac (Gironde) où sont assemblés les Rafale, une fois la commande française épuisée. Aujourd'hui, la sélection en Inde offre de nouvelles perspectives pour toute la filière Rafale. Le contrat est de taille. C'est tout simplement l'un des plus importants de toute l'histoire des appels d'offres militaires. La commande est à la mesure de ce sous-continent et de ses 1,2 milliard d'habitants : gigantesque. Dassault pourrait fournir 126 avions de chasse pour un montant estimé à 10 milliards d'euros. Pas étonnant donc qu'en cette période pré-électorale dominée par le thème de la désindustrialisation du pays, le président Nicolas Sarkozy s'enflamme après un tel succès : « C'est un signal de confiance pour toute l'économie française. » Les marchés financiers y sont également allés de leur coup de chapeau, faisant flamber de plus de 20 % l'action de Dassault Aviation. Une envolée pas... volée ! Le volume de production annuelle de l'appareil pourrait être multiplié par trois en quatre ans, de 11 appareils actuellement à 25 voire 30 d'ici à 2015, selon une note d'Exane BNP Paribas. Cet engouement tranche avec l'extrême prudence affichée par les industriels membres du GIE Rafale, celui qui est chargé de vendre l'aéronef à l'export. Le communiqué de presse de Dassault Aviation, en réponse au choix indien, était volontairement modeste, refusant tout triomphalisme (même si dans quelques services de Dassault, le champagne a été débouché). Chez ses principaux partenaires, Thales, chargé de l'électronique, et le motoriste Safran, on est même resté muet. On peut comprendre cette prudence zêlée. Les négociations avortées ou décalées au Brésil et aux Émirats arabes unis ont laissé des traces. Quand on croyait l'affaire conclue, elle a finalement été remise en cause. Soit parce que l'acheteur a révisé ses priorités politiques comme au Brésil, soit parce que les négociations ont mal tourné comme aux Émirats arabes unis.
La réserve est justifiée pour le contrat brésilien. La finalisation de l'accord avec les Indiens sera tout sauf une formalité. Eurocopter, la filiale d'EADS, l'a appris à ses dépens en 2007 quand New Delhi a purement et simplement annulé un contrat record de 197 hélicoptères militaires pour cause de soupçons de corruption lors de la procédure d'appel d'offres. Il faudra également affronter la lenteur de la bureaucratie indienne : le britannique BAE Systems a patienté... vingt ans avant que ne débouchent les négociations pour l'achat de 66 avions d'entraînement ! Surtout, les pourparlers promettent d'être ardus. Les contreparties exigées par les autorités indiennes sont considérables. Les « off-set », c'est-à-dire les compensations industrielles négociées par le pays acheteur au profit de son industrie nationale, atteignent 50 % du montant total du contrat, avec transferts de technologies à la clé. On sait déjà que sur les 126 appareils en commande, 108 seront assemblés en Inde.
Technologies : 50% de contenus indiens
Qui lâchera quoi ? C'est la question à 5 milliards d'euros posée au GIE Rafale, soit le montant à réinvestir auprès de l'industrie de défense indienne. Doit-on croire au rassurant découpage présenté par Gérard Longuet : assemblage en Inde et fabrication des équipements en France ? Sans doute pas, trop simpliste. La solution ne suffira pas à remplir les conditions du marché. Symboliquement fort, l'assemblage représente peu dans la valeur ajoutée d'un appareil. « La chaîne d'assemblage d'un appareil comme le Rafale, qui nécessite plus d'intégration qu'un avion civil, peut représenter près de 15 % de sa valeur. Il faudra forcément compléter par d'autres transferts d'activités. Comme la fabrication d'éléments du fuselage, la voilure ou la verrière par exemple », estime David Bonnus, consultant à Step Consulting. L'effort devrait aussi être équitablement réparti entre les membres du GIE, en fonction de la part de chacun dans la valeur ajoutée de l'avion : 25 % pour Thales, 30 % pour Safran, et une bonne partie du solde pour Dassault Aviation.
Pour Safran et Thales, présents sur des savoir-faire pointus, la tâche s'avère délicate. « Même les pièces dites élémentaires du moteur Rafale nécessitent une bonne maîtrise technologique. Il faut voir si les entreprises indiennes seront au niveau », souligne un syndicaliste de Safran. Thales, qui a déjà noué des partenariats locaux en Inde notamment avec Samtel [lire page 38], pourrait tirer parti de l'expertise logicielle dans ce pays. « Les ingénieurs indiens pourraient prendre en charge le développement des configurations spécifiques demandées par l'armée indienne ou des mises à jour nécessaires », estime le consultant de Step Consulting. Certaines des 500 PME associées au programme Rafale pourraient être concernées par des partenariats franco-indiens ou se rapprocher de la future chaîne d'assemblage. « Ces questions ne se posent pas pour l'instant, mais on pourrait être amené à les étudier », indique Roland Potez, le dirigeant de Potez aéronautique, une PME de près de 300 personnes implantée dans les Landes et qui conçoit des pièces pour le Rafale.
Paradoxalement, sur la question des transferts technologiques, la France avance décomplexée jusqu'au plus au niveau de l'État. Si Arnaud Montebourg, au nom du PS, s'en inquiète [lire page 8], l'Élysée a affiché la couleur dès la connaissance de la sélection du Rafale : « La négociation du contrat va s'engager très prochainement avec le soutien total des autorités françaises. Il inclura d'importants transferts de technologies garantis par l'État français. » Dans ce domaine, les industriels auront affaire à forte partie. L'État indien a spécialement révisé sa politique de transferts de technologies en 2009 pour encourager son industrie de défense. Fini les demi-mesures souvent limitées à du transfert de compétence d'ingénierie pour la production de composants secondaires. Le pays veut favoriser des joint-ventures ou des accords de licence, offrant aux entreprises indiennes un rôle de premier plan dans la négociation et l'obtention des savoir-faire. L'objectif est clairement affiché : le produit fabriqué et fourni par la société indienne doit avoir 50 % de contenu indien. Malgré une négociation qui s'annonce difficile, personne ne veut bouder son plaisir dans la filière Rafale. « Cela ne pourra que créer de l'emploi en France. Grâce au contrat de rénovation des Mirage 2000, au contrat indien et à celui des Émirats arabes unis (si c'est confirmé), on peut espérer l'embauche d'au moins 300 personnes chez Thales systèmes aéroportés », souligne le syndicat CFDT de l'électronicien. Une embellie qui pourrait faire boule de neige n'est pas à écarter. Le choix de New Delhi pourrait orienter favorablement les négociations avec les autres pays en cours. Le Rafale est de nouveau d'attaque, ses industriels aussi.
Avec le Rafale, tout est pensé pour optimiser les performances de l'avion et assurer au pilote une manoeuvrabilité exceptionnelle. Ainsi, que ce soit pour les équipements embarqués (radars, calculateurs de vol, capteurs...), le fuselage ou le moteur de l'appareil, il faut allier puissance, compacité, redondance, aérodynamisme... Le défi technologique a été d'autant plus grand que l'appareil a été conçu avant tout pour être polyvalent. Le Rafale est donc capable d'effectuer des opérations de reconnaissance, des frappes air-sol de précision mais également la mission nucléaire.
LE RADAR À BALAYAGE ÉLECTRONIQUE Fournisseur THALES Avec cette technologie, plus rien n'échappera au pilote ou presque. Le radar RBE2 de Thales permet la détection et la poursuite automatique simultanées de plusieurs cibles aériennes très éloignées. Par tous les temps. Il permet également l'élaboration de cartes 3D en temps réel afin de pénétrer en aveugle dans des zones inconnues. DES CAPTEURS DE DÉFENSE ÉLECTRONIQUE Fournisseur THALES, MBDA Son système de guerre électronique Spectra alerte le pilote contre les radars, les missiles, et les lasers adverses, même à grande distance. Et de mettre en oeuvre des mécanismes de brouillage, et de leurres infra-rouges ou électromagnétiques. UN FUSELAGE EN MATÉRIAUX COMPOSITES Fournisseur DASSAULT AVIATION Côté matériaux, le Rafale n'aime ni l'aluminium ni le titane. Trop lourd. Pour sa cellule, il préfère largement la fibre de carbone. Les matériaux composites recouvrent 70% de la surface de l'avion. De quoi assurer un gain de 40% sur le rapport entre la masse maximale au décollage et la masse à vide. UN SYSTÈME D'ARMES POLYVALENT Fournisseur NEXTER, MBDA... En plus d'être équipé d'un canon interne (2500 coups/mn), le Rafale est capable d'emporter environ... 9 tonnes d'armement et de réservoirs. Et son système d'emport s'adapte à toute type de missile ou presque (air-air, air-sol, de croisière, à guidage laser...). LES COMMANDES DE VOL ÉLECTRIQUES Fournisseur DASSAULT AVIATION Ce système de commande assure la stabilité horizontale de l'appareil et lui confère ses qualités de vol. Totalement numérisé, il élimine toute liaison mécanique entre les commandes et les gouvernes. Le système bénéficie d'une quadruple redondance: 3 chaines numériques et une chaine analogique totalement indépendantes. DES MOTEURS COMPACTS Fournisseur SNECMA, SAFRAN 900 kilos de puissance à l'état brut. Chacun des deux moteurs du Rafale conçus par Safran, assure une poussée de 5 à 7,5 tonnes. Grâce à leur compacité, ils assurent au pilote une manoeuvrabilité et une accélération exceptionnelle. En moins de 3 secondes, le moteur peut passer d'une réduction complète de puissance à la pleine charge.
11 Rafale par an 1/4 du plan de montage charge des sites de Dassault 500 entreprises sous-traitantes 7 000 emplois Si le contrat indien était confirmé, le volume de production annuelle de l'appareil pourrait être multiplié par trois en quatre ans, passant de 11 appareils actuellement à 25, voire à 30 d'ici à 2015. Même avec 50 % de cet accroissement de charge sous-traité aux industriels indiens, l'ensemble des usines françaises de la filière Rafale verraient leur plan de production augmenter significativement. DASSAULT. L'usine de Mérignac devrait assembler les 18 premiers Rafale commandés par l'Inde. Les autres usines du groupe, comme celle d'Argenteuil seront sollicitées. THALES. L'électronicien pourrait procéder à l'embauche d'au moins 300 personnes pour faire face aux nouvelles commandes (Mirage 2000, Rafale...) SAFRAN. En sous-charge pour les moteurs militaires, l'usine de Villaroche a largement les moyens d'accélérer la cadence de production des moteurs M 88 du Rafale.

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