imprimer

« UNE TVA SOCIALE SERAIT FAVORABLE À L'INDUSTRIE ET À L'EMPLOI »

Par PROPOS RECUEILLIS PAR LAURENT GUEZ ET ANNE-SOPHIE BELLAICHE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3226
Denis Ranque
Denis Ranque
©

Rencontre avec Denis Ranque, président du Cercle de l'industrie. Le patron de ce discret mais influent cénacle nous livre ses attentes sur le rôle de l'État au bénéfice de l'industrie.

Créé en 1993 par Raymond H. Levy, ancien patron de Renault, et Dominique Strauss-Kahn, le Cercle de l'industrie est un club aussi discret qu'actif. Il réunit les vingt-cinq plus grandes entreprises industrielles de « souche » française (qui représentent à elles seules plus de trois millions et demi d'emplois), et des parlementaires (ses deux vice-présidents sont le socialiste Pierre Moscovici et l'UMP Alain Lamassoure). Plutôt qu'une cellule de lobbying, le cercle se définit comme un réseau informel dont l'objectif est de sensibiliser les politiques, de droite ou de gauche, à Paris ou à Bruxelles, aux grands enjeux de l'industrie. Une source d'inspiration plutôt qu'une sphère d'influence. Chaque mois, ses 44 membres (présidents, DG ou parlementaires) sont conviés à un dîner autour d'un grand décideur. Le Cercle mène aussi des études sur l'industrie. Son président actuel, Denis Ranque, l'ex-PDG de Thales, aujourd'hui président non-exécutif de Technicolor, a accepté de répondre à nos questions. Et de livrer sa vision d'une politique industrielle moderne.

Le Cercle de l'industrie est une institution bien discrète. À quoi servent vos dîners ?

Ce sont des réunions informelles, qui ont lieu mensuellement, visant à échanger sur les enjeux de l'industrie avec des responsables politiques français et européens. Nous sommes à chaque fois une quinzaine. Ces dîners fournissent l'occasion d'aller au fond des choses et d'être vraiment dans l'échange, l'écoute, au-delà des postures. Nous maintenons dans ces dîners la règle de Chattham House, le célèbre think tank britannique : les informations collectées dans ces réunions sont libres, mais personne ne doit révéler qui, parmi les intervenants, a dit quoi. Nous dialoguons avec des interlocuteurs de haut niveau. Au mois de mai, nous rencontrerons pour la deuxième fois la chancelière Angela Merkel.

Le Cercle défend l'industrie depuis près de vingt ans. Ce combat a-t-il changé de nature en 2011 ?

Clairement. Au début nous prêchions un peu dans le désert. Malgré des liens établis avec de jeunes députés qui ont depuis fait leur chemin, comme Didier Migaud, aujourd'hui à la tête de la Cour des comptes, ou Gilles Carrez, rapporteur de la Commission des finances à l'Assemblée, la mise en valeur de l'industrie était difficile. Aujourd'hui, le regard des dirigeants politiques, y compris à l'échelle européenne, et même celui de la société civile, a changé. On en est revenu de cette folie qui consistait à penser que le stade ultime de développement était une ère post-industrielle. Comme si l'industrie appartenait à une ère révolue, comme celle des chasseurs-cueilleurs, de l'agriculture, des mines !

Qu'est-ce qui a mis fin à cette vision ?

La crainte pour l'emploi ! Le pays a pris conscience de la concurrence des émergents. Le mouvement des délocalisations a posé une question cruciale, celles des activités que nous pourrions garder en Europe. Cette angoisse nous a soudain rendus audibles. Aujourd'hui, nous avons moins besoin d'expliquer pourquoi il faut maintenir une industrie forte. La question délicate, sur laquelle nous insistons, c'est celle du comment.

Alors comment ? Ou, pour poser la question différemment, qu'est-ce qu'une bonne politique industrielle ?

« Primum non nocere », d'abord ne pas nuire : c'est le principe que l'on apprend aux futurs médecins. Ce n'est pas la partie la plus glorieuse, mais c'est la première mission d'un gouvernement en la matière. J'en ai fait part à Éric Besson. À mon avis, un ministre de l'Industrie doit avant tout s'assurer que ses collègues ne prennent pas de mesures nuisibles. Dans un système économique ouvert, nous attendons moins de l'État ses interventions qu'un environnement réglementaire et fiscal favorable. Le reste est plus compliqué. Dans le passé, l'État a joué un rôle clé dans le développement de grandes industries françaises (nucléaire, TGV, espace, télécoms). Non pas parce qu'il était un actionnaire tout-puissant, mais parce qu'il était l'acheteur. La seule exception, c'est Airbus : une réussite exceptionnelle alors que l'État, à travers Air France, n'était qu'un client comme un autre. Le succès d'Airbus est donc celui d'une volonté européenne. En dehors de ce cas, les grands programmes sont pilotés par l'État client. Au début des années 1970, l'homme le plus important pour l'industrie nucléaire française, ce n'était pas le ministre de l'Industrie mais le directeur de l'équipement d'EDF ! À l'exception notable des industries de défense, la puissance de l'État acheteur a disparu aujourd'hui.

Quels leviers la puissance publique peut-elle activer ?

Les domaines où l'État a gardé la main et qui sont essentiels pour les industriels. D'abord les infrastructures. Il faut conserver notre avance sur les infrastructures énergétiques, de transport et numériques. Ensuite, la formation supérieure. Les entreprises gardent des sièges et des labos en France parce que les compétences sont là. Transformer les universités, maintenir l'excellent niveau des grandes écoles d'ingénieurs et de commerce, c'est l'un des devoirs de l'État. Enfin, la recherche et l'innovation. Le mouvement est parti avec le grand emprunt. Le couplage entre les labos publics et privés se développe. Le crédit impôt recherche, qui incite les entreprises à localiser leur recherche en France, est également une très bonne chose.

Comme les organisations patronales, vous réclamez sans doute une baisse des prélèvements obligatoires...

Nous sommes très peu compétitifs sur le coût du travail. Il faut agir là-dessus. Je trouve tout à fait normal que l'entreprise finance l'assurance chômage. Sur la vieillesse et la santé, ça se discute. Mais est-il normal que la politique familiale soit financée par l'entreprise ? Cela revient à taxer les produits fabriqués en France. Mon avis personnel, ce n'est pas une position officielle du Cercle de l'industrie, c'est qu'il faut à la fois contrôler les dépenses et basculer une partie du financement de la protection sociale sur le contribuable et le consommateur. Ces débats sont légitimes. Vous verrez, l'industrie sera un grand thème de la campagne présidentielle. Ce sera l'occasion, en particulier, de débattre de la TVA sociale, qui serait à mon avis favorable à l'industrie et à l'emploi.

Quelle est la dernière suggestion que vous ayez faite à un politique ?

Lors d'un de nos récents dîners, l'invité était Antonio Tajani, le commissaire européen à l'Industrie. Nous avons débattu de cette idée, lancée par Christian Estrosi, alors ministre français de l'Industrie, d'un label « Produit en France ». Ce soir-là, nous avons plaidé plutôt pour la création d'une étiquette « Produit en Europe ». Il ne s'agit pas de forcer quiconque, mais d'informer. Les consommateurs sont de plus en plus responsables et ils ont une demande de sécurité et de qualité que le marché unique peut lui garantir, comme c'est le cas pour les produits agroalimentaires. Monsieur Tajani s'est montré très intéressé par cette idée. Nos hommes politiques nationaux, il faut les comprendre, sont élus par des Français. Nous, nous avons une vision plus européenne. C'est une position que nous avons défendue lors des états généraux de l'industrie. Vous savez, pour nous industriels, notre marché domestique, c'est l'Europe.

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter