Une situation explosive
Par Patrick Déniel - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3089Après des années d'hésitation, les pouvoirs publics doivent rapidement élaborer une ligne politique claire et prendre des mesures afin d'assurer la coexistence des filières et sécuriser ses approvisionnements, notamment sur le soja.
Le fragile consensus du Grenelle de l'environnement n'aura pas tenu longtemps. Le gouvernement français, sous la menace de Bruxelles, y avait obtenu fin octobre des pro- et des anti-OGM un accord sur la nécessité d'une loi encadrant les cultures d'OGM et fixant les règles de coexistence avec les productions conventionnelles et biologiques. Le 5 février, lors de l'examen du texte par les sénateurs, le combat a repris de plus belle. Il dure depuis une quinzaine d'années. Quinze ans d'avis scientifiques, de coups d'éclat politiques, de recours juridiques, de fauchages et de moratoires. Le dernier a été adopté le 8 février par le ministre de l'Agriculture, Michel Barnier, à propos du maïs MON810 de Monsanto, le seul OGM cultivé dans nos campagnes.
trouver un consensus
Plusieurs questions restent - à juste titre - posées vis-à-vis des biotechnologies. L'argument massue des pro-OGM (« Cela fait plus de dix ans que les Américains en mangent et il ne s'est rien passé ») ne masque pas les doutes en matière de santé, d'environnement, parfois même sur leur intérêt économique. La gestion du dossier par les pouvoirs publics a été brouillonne, tiraillée entre l'impératif de compétitivité agricole et l'écho dans l'opinion du « combat » de José Bové ou de Greenpeace. Tout cela a conduit à une situation ubuesque : « Nous sommes la risée des agriculteurs étrangers qui s'amusent que l'on nous interdise de cultiver le MON810 alors que les silos dans nos ports en sont remplis ! », s'énerve un cultivateur acquis à la cause des OGM. L'enjeu : une fois pour toutes prendre - ou non - le pli de la high-tech végétale à l'image des ogres de l'agribusiness brésiliens et américains.
La loi, examinée en avril par les députés, aura du mal à mettre tout le monde d'accord. Elle a pour but de « prévoir l'avenir et de garantir la liberté de chacun, qui doit avoir le droit de produire et de consommer avec ou sans OGM », rappelait début février Jean-Louis Borloo, le ministre de l'Ecologie. Pour Arnaud Apotheker, en charge du dossier chez Greenpeace, le sans OGM, c'est le zéro OGM : « La coexistence des cultures nous paraît impossible. Les plantes vont diffuser leurs gènes et contaminer d'autres espèces selon un processus irréversible. » Il est impossible de garantir le zéro OGM, répond une étude européenne pilotée par l'Inra. Il faut donc trouver un consensus avec les filières bios et conventionnelles.
La sortie de crise se fera probablement autour des 0,9 % de dissémination fortuite, limite au-delà de laquelle les récoltes doivent être tracées OGM. « Il est très important d'avoir un cadre législatif clair et des mesures de coexistence précises qui puissent maintenir la filière conventionnelle », insiste Virginie Guérin, en charge du dossier à l'Association nationale des industries agroalimentaires. Une filière soucieuse de fournir des produits sécurisés à des consommateurs qui ne veulent pas d'OGM dans leurs assiettes.
Pour l'instant, on trouve quelques références de produits - essentiellement importés des Etats-Unis - étiquetés OGM dans les linéaires de la distribution. En revanche, la législation européenne ne dit rien sur les produits (lait, oeufs, viandes) issus d'animaux nourris avec des OGM. Et là, industriels et fabricants d'alimentation animale restent discrets. Ces derniers s'interrogent sur la disposition de leurs clients et, in fine, des consommateurs à payer plus pour du conventionnel. Ils regardent, inquiets, les Espagnols, qui ont joué dès 2003 la carte du tout OGM, leur ravir des parts de marché.
Le risque de l'étiquetage
Le problème est particulièrement aigu sur le soja qui entre pour 15 à 20 % dans la composition des rations animales, et pour lequel l'Europe est dépendante de l'extérieur. Le soja est importé en graines des Etats-Unis ou sous forme de tourteaux d'Argentine et du Brésil. Or, les cultures OGM s'y développent fortement. La coexistence va devenir de plus en plus difficile et coûteuse à gérer, surtout dans un contexte de flambée des matières premières. Sans compter que l'essor de la demande chinoise et indienne risque de détourner le Brésil, notre principal fournisseur.
Pour Arnaud Bouxin, le délégué général de la Fédération européenne des fournisseurs d'aliments composés, « il faut oublier l'idée que l'Europe pourra couvrir 100 % de ses besoins (environ 35 millions de tonnes) en soja non OGM. C'est impossible ! ». Une sacrée épine au moment où l'on voit émerger une volonté de reposer la question de l'étiquetage des produits d'origine animale. L'Allemagne vient d'assouplir son étiquetage de produits animaux nourris avec des végétaux sans OGM (lire ci-contre). En France, les organisations de consommateurs souhaitent réclamer au Conseil national de la consommation le même type de réglementation. Si cette « tolérance » est plus grande, cela risque de créer un appel d'air pour des opérateurs soucieux d'étiqueter leurs produits sans OGM. Et l'on risque de ne pas avoir assez d'approvisionnements à mettre en face de cette demande. Les déterminants économiques du dossier, négligés en France, sont en train de revenir en boomerang.
des Autorisations asynchrones
Autre menace, et de taille, pour la filière de l'alimentation animale : il existe un décalage important en matière d'autorisation des variétés OGM (quinze mois en moyenne aux Etats-Unis, le double dans l'Union européenne). Un décalage de plus en plus fréquent et qui tend à s'allonger. Les cultures d'OGM non autorisés en Europe se développent et Bruxelles applique une politique de tolérance zéro en matière de présence accidentelle dans ses importations. Or, aucun exportateur des pays tiers ne pourra garantir dans ses lots l'absence totale de ces variétés non autorisées. Plusieurs sources d'approvisionnement pourraient ainsi être coupées brutalement et, tout le monde, partisans des OGM ou du conventionnel, sera touché de la même façon. « Nous avons déjà perdu l'accès au colza canadien et au corn-gluten feed américain et, demain, nous pourrions perdre le soja brésilien, argentin et américain ! Si nous n'accélérons pas les procédures d'autorisation ou si nous n'acceptons pas une certaine tolérance dans les seuils, nous allons vers une crise importante des approvisionnements ! », s'alarme Arnaud Bouxin.
Une étude de la direction générale de l'Agriculture à Bruxelles valide cette menace qui pourrait virer au scénario catastrophe, notamment pour les filières volailles et porcine et, dans une moindre mesure, pour la viande bovine. Avec, à la clé, de fortes hausses de prix à la consommation, des baisses de production et un affaiblissement du potentiel d'exportation des Européens. « On va éliminer les productions en Europe et tout ça pour quoi ? Pour aller se fournir avec des viandes importées issues d'animaux nourris aux OGM ou aux farines animales ! », s'alarme Didier Delzescaux, le directeur de l'interprofession porcine française.
Autre menace, enfin, qui pèse sur l'Union européenne, celle des Etats-Unis qui s'impatientent des reculades des Etats membres sur les biotechnologies. « Nous sommes en sursis ! », avertit Xavier Beulin, le président de la Fédération des producteurs d'oléo-protéagineux. Selon lui, les Amé-ricains, qui ont engagé des démarches au sein de l'OMC, s'apprêtent à faire tourner le carrousel des représailles commerciales pour compenser le refus de leurs maïs transgéniques. « Dans quelques semaines, ils vont s'attaquer à nos fromages et nos vins ! », prévient ce dirigeant de la FNSEA. La France, qui prend en juillet la présidence européenne, n'a plus les moyens de tergiverser face à cette situation potentiellement explosive.











