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Une nuit pour imprimer le Goncourt

Par PAR PATRICK DÉNIEL - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3261

Quelques heures après l'attribution du prix à Alexis Jenni pour « L'Art français de la guerre », L'Usine Nouvelle s'est rendu à l'imprimerie Firmin-Didot, qui lançait en urgence une réimpression de plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires.

Paris, le 2 novembre à 13 heures. Alexis Jenni vient d'être couronné par l'académie Goncourt pour son premier roman, « L'Art français de la guerre ». Cinq minutes plus tard, à une centaine de kilomètres de là, le téléphone sonne dans le bureau de Bruno Daysson, le directeur de l'imprimerie Firmin-Didot, au Mesnil-sur-l'Estrée, dans l'Eure. « Tu peux y aller ! », lui lance son contact chez Gallimard. Imprimeur et éditeur se mettront d'accord plus tard dans l'après-midi sur un nombre d'exemplaires et le schéma de livraison. Pour l'heure, il faut chambouler un planning de production déjà serré pour réimprimer plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. Objectif : que « L'Art français de la guerre », un pavé de 640 pages, inonde dès le lendemain les librairies de France et de Navarre.

Les odeurs d'encre et le vacarme du massicotage

« C'est un véritable challenge que de produire une si grande série en si peu de temps, alors que la tendance du marché est à la baisse des chiffres de tirage », explique le directeur de l'usine. Firmin-Didot appartient à CPI, l'un des principaux imprimeurs européen. L'usine produit environ 20 millions d'exemplaires par an. Le prix Goncourt sera imprimé en fin de journée et dans la nuit sur l'une des trois presses Cameron de l'usine, et sur les mêmes machines dans deux autres sites, à Saint-Amand-Montrond (Cher) et à La Flèche (Sarthe). Ces rotatives, taillées pour les grandes séries, utilisent une technique de la typographie, avec une forme imprimante en relief.

Tout commence au calme, à l'atelier de clicherie. À partir de négatifs fournis par la composition, l'atelier produit des plaques plastifiées sur lesquelles est coulée une résine rose orangée. Elle va se solidifier sous l'effet de plusieurs insolations pour former les caractères d'imprimerie. Chaque plaque contient ainsi six à douze pages. Celles-ci sont ensuite assemblées avec un adhésif double face sur deux ceintures de plastique (une pour le recto, l'autre pour le verso). Sur une immense table, une ceinture de « L'Art français de la guerre », qui a nécessité une journée de travail, est déjà prête. Chaque jeu de ceintures permet d'imprimer environ 120 000 exemplaires. Enroulée dans un coin, une autre bande plastifiée a été fabriquée par précaution il y a quelques jours, lorsque la dernière sélection du Goncourt a été dévoilée.

Il est 17 heures. La commande de Gallimard vient de tomber. Le chiffre exact restera secret. Selon le cabinet GFK, les cinq derniers Goncourt se sont écoulés en moyenne à 400 000 exemplaires. 19 heures. Huit énormes bobines de papier bouffant sans bois « Lac 2 000 » de 65 grammes ont été déposées face à la ligne de production. Prudent, Gallimard avait déjà prévu des stocks pour un éventuel retirage, et réservé des créneaux de production chez un autre prestataire pour réimprimer des couvertures et des bandeaux, qui seront livrés en fin de journée chez Firmin-Didot. En les attendant, dans une odeur entêtante d'encre, de colle et de papier, et le vacarme des opérations de massicotage et de sciage de la tranche des livres, la Cameron crache toutes les trois secondes un exemplaire de « La Fiancée libanaise ». L'ouvrage de Richard Millet est également publié à la NRF, la même collection que le nouveau Goncourt. Ce qui permet d'effectuer une partie des réglages de la machine. « Il nous faudra trois quarts d'heure de calage avant de tourner à plein régime, soit 2 700 exemplaires à l'heure. C'est du bon papier, cela devrait rouler ! », juge le chef d'équipe en jetant un oeil sur le bon de commande.

Dans son bureau, à l'étage, Bruno Daysson ajuste un bandeau rouge « Prix Goncourt 2011 » autour du seul exemplaire de « L'Art français de la guerre » qui lui reste. « Je me rappelle que pour mon premier Goncourt, sur un autre site, j'étais resté toute la nuit à l'imprimerie ! », explique-t-il en attendant les couvertures. Il pourra alors lancer l'ordre de fabrication.

EN QUELQUES DATES

1713 L'imprimerie Didot est fondée au Mesnil-sur-L'Estrée (Eure) 1764 Naissance de Firmin Didot, l'un des plus célèbres représentants d'une dynastie d'imprimeurs, d'éditeurs et de typographes. Il est élu député en 1827. 1996 Le fonds d'investissement Chevrillon Philippe rachète l'imprimerie Bussière à Saint-Amand-Montrond (Cher) et fonde le groupe CPI. 1999 L'usine Firmin-Didot est rachetée par CPI, qui devient progressivement le premier éditeur de livres en Europe. 2011 Le site imprime son premier prix Goncourt.

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