UN SACRÉ COUP DUR
Par PAR LUDOVIC DUPIN - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3231
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L'alerte nucléaire au Japon réveille le spectre des accidents de Three Mile Island aux États-Unis et de Tchernobyl en Ukraine. La filière avait payé le prix fort, s'endormant pour une vingtaine d'années.
Un toit propulsé comme une fusée vers le ciel, des murs de tôle déchiquetés comme du papier et un gigantesque panache de fumée blanchâtre qui se diffuse lentement, inexorablement... Les images des explosions survenues sur la centrale de Fukushima, diffusées en boucle, traumatisent tous les habitants de la planète. L'industriel pro-nucléaire, l'écologiste antiatome comme le citoyen lambda... Face à des opinions publiques désorientées et à la crainte d'un désastre sanitaire et écologique, plusieurs pays ont, d'ores et déjà, réagi en remettant à plat leur stratégie nucléaire. L'Inde, qui opère vingt réacteurs et prévoit de construire 63 000 MW d'ici 2032, a annoncé une revue de sécurité de l'ensemble de ses installations. Le pays vient pourtant de signer un accord avec Areva pour la construction de deux réacteurs EPR.
Aux États-Unis, premier pays nucléaire au monde, le débat fait rage. Des parlementaires réclament un moratoire sur la construction de nouvelles centrales, alors que le président Obama envisage l'édification de 20 réacteurs. Plus radicale, la ministre suisse de l'Énergie Doris Leuthard a tout simplement décidé « de suspendre les procédures en cours concernant les demandes d'autorisation générale pour les centrales nucléaires de remplacement ». De même, l'Allemagne a annoncé un moratoire de trois mois sur l'allongement de la durée de vie des centrales de 12 ans en moyenne. La décision avait pourtant été prise en septembre dernier. Sans être encore tranchés, les mêmes débats agitent le Royaume-Uni, l'Italie, la Pologne ou l'Autriche.
Le soutien de l'État français
La France n'est pas épargnée. Dans le deuxième pays nucléaire par le nombre de réacteurs, émotion et raison se mélangent. Cécile Duflot, secrétaire nationale d'Europe Écologie - Les Verts, appelle à un débat public pour engager la sortie du nucléaire : « Ça prendra 20-25 ans, mais c'est tout à fait possible de le faire. » Daniel Cohn-Bendit, coprésident du groupe Verts au Parlement européen, va dans le même sens : « Il faut se poser la question de la nécessité de l'énergie nucléaire civile. N'est-il pas temps de tirer la sonnette d'alarme et de concevoir une sortie du nucléaire ? » Même si la ministre de l'Écologie et du Développement durable Nathalie Kosciusko-Morizet s'interroge sur le fait que « le nucléaire est ou n'est pas une énergie maîtrisable », au plus haut niveau de l'État, on affiche un soutien franc à l'industrie nucléaire française. « Je crois que l'accident au Japon devrait plutôt favoriser notre industrie nucléaire », assure Henri Guaino. Le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy fait référence au haut niveau de sûreté du dernier-né des réacteurs français : l'EPR, conçu par Areva. Il peut compter sur le soutien de la CGT d'Areva : « Nous devons tous tirer les leçons de ce qui se passe partout où un événement a lieu, pour autant cela ne veut pas dire remettre en cause l'industrie. A-t-on remis en cause l'industrie chimique suite à Bhopal ? » Pour Eva Joly, députée européenne Europe Écologie - Les Verts, il le faudrait : « Nous, les écologistes, nous demandons la fermeture rapide de la centrale de Fessenheim (...). Les réalistes c'est nous, les idéologistes sont dans l'autre camp. »
L'essor des réacteurs stoppé net
S'il y a peu de chances que les 58 réacteurs français et la construction de l'EPR de Flamanville (Manche) soient remis en cause, il est possible que la construction d'un EPR à Penly (Seine-Maritime) soit reportée, voire annulée, à l'approche ou au lendemain de l'élection présidentielle. Dans les années soixante-dix, la première crise pétrolière avait facilité la montée en puissance du nucléaire sur tous les continents. Freinée par l'accident de Three Mile Island aux États-Unis, en 1979, l'expansion de la filière a été stoppée net en 1986 après l'explosion du réacteur de Tchernobyl en Ukraine (voir le graphique ci-dessous). Se sont ensuivis 15 à 20 ans d'un gel quasi complet de l'ensemble des projets nucléaires sur la planète. À la faveur de la remontée des coûts des énergies fossiles depuis une dizaine d'années, les projets de réacteurs fleurissaient de nouveau. « Le sévère accident nucléaire au Japon a remis en question la renaissance mondiale du nucléaire », assure Alex Barnett, analyste chez Jefferies.
L'Europe... et le reste du monde
La filière va-t-elle de nouveau accuser le coup ? Tout dépend de la façon dont les réacteurs japonais vont se comporter. « La situation va nous montrer si les enceintes de confinement ont bien tenu et, ainsi, si ce que disent les industriels nucléaires depuis 30 ans est vrai », assène Jacques Foos, titulaire de la chaire « rayonnements isotopes et applications » au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Les 11 réacteurs nucléaires japonais mis à l'arrêt le vendredi 11 mars ont bien résisté au séisme. En revanche, ils ont souffert du tsunami qui a noyé les bâtiments diesel censés fournir une alimentation de secours en cas de perte du réseau. « Si tout ce qui a été dit sur la sûreté nucléaire est vrai, la filière y survivra », analyse Jacques Foos. En revanche, s'il s'avère que le confinement du coeur du réacteur et les radiations ne sont pas restés à l'intérieur des enceintes de protection, la filière risque de souffrir profondément.
Il n'est pas certain pour autant qu'elle en mourra... L'atome fournit 14 à 16 % de l'électricité mondiale grâce à 443 réacteurs en fonctionnement sur la planète. Quelque 62 réacteurs sont en construction dans le monde et 158 sont en projet. Jacques Foos l'assure : « Le monde ne se passera pas de nucléaire. On peut s'arrêter d'en construire en Europe de l'Ouest, mais la Chine, l'Inde et l'Amérique du Sud ne s'en passeront pas. » En Chine, 27 réacteurs sont en construction, dont deux EPR français auxquels participent EDF et Areva. La croissance du pays repose sur l'essor de l'atome et... la docilité de sa main-d'oeuvre, l'opinion publique chinoise ne remettant pas en cause les choix énergétiques de ses dirigeants.
Avec la soif d'énergie des pays émergents, les deux champions tricolores « ne croient pas possible un nouvel arrêt net de la filière de l'atome dans le monde », comme le disent, presque à l'unisson, deux cadres dirigeants d'Areva et d'EDF. L'Afrique du Sud, qui a soif d'énergie, le prouve : « Il va nous falloir examiner ce qui se passe au Japon mais l'Afrique du Sud a une culture nucléaire sûre », explique Tony Scott, le porte-parole de l'électricien Eskom. « L'énergie nucléaire est complexe mais le niveau de risque est faible », ajoute-t-il.
Recours accru au gaz
En réalité, il est même peu probable que le Japon fasse une croix sur cette énergie. Le pays, dont les zones habitables sont limitées, a besoin d'une source d'énergie concentrée. Près de 30 % de l'électricité du pays sont fournis par ses 55 réacteurs. Mais au pays du Soleil-Levant, comme ailleurs, les nouveaux projets vont être retardés. L'accident de Fukushima va entraîner une réévaluation des normes mondiales de sécurité. « La renaissance du nucléaire n'est pas morte, estime Colette Lewiner, directrice en charge de l'énergie chez CapGemini. Il va y avoir une révision des règles de sûreté et de design des réacteurs. Cela va retarder le mouvement. » « Il ne s'agit pas de stopper les constructions de centrales nucléaires mais de les freiner jusqu'à ce que le retour d'expérience soit compris », confirme Joseph Lieberman, sénateur du Connecticut et président de la commission de la sécurité intérieure du sénat américain.
Il est sans doute un peu tôt pour savoir dans quel état la filière nucléaire ressortira de cette crise. En attendant les enseignements de l'accident japonais, l'agence internationale de l'énergie prédit un recours accru... au gaz ! À court et moyen termes, il apparaît comme une alternative moins contraignante et un concurrent sérieux de l'atome aux États-Unis. Mais le gaz n'a pas vocation pour autant à supplanter durablement le nucléaire.
Après l'accident de Three Mile Island aux États-Unis, en 1979, plus aucune compagnie électrique américaine n'avait lancé de centrale pendant 30 ans. Quant à la catastrophe de Tchernobyl en Ukraine, en 1986, elle avait stoppé net les chantiers nucléaires dans la plupart des pays européens, de l'Allemagne au Royaume-Uni, en passant par l'Italie. L'accident de Fukushima, au Japon, ramènera-t-il l'industrie nucléaire longtemps en arrière, alors que l'on assistait à une renaissance de l'atome dans le monde ? Il y a actuellement plus de 150 projets de réacteurs nucléaires dans le monde.
Notre rédaction est mobilisée pour vous informer des conséquences de la catastrophe qui frappe le pays du Soleil-Levant. Impact économique. Chaque jour, sur www.usinenouvelle.com/seisme-japon, suivez l'évolution de la situation. Nos journalistes rendront compte de l'impact du séisme sur l'économie et les entreprises. Risque nucléaire. Un focus sera réalisé sur les incidents nucléaires. Nos experts interviendront pour analyser les enjeux que pose cet événement sans précédent, bien au-delà du Japon. N'hésitez pas, vous aussi, à participer au débat sur notre site. Un regard sur le web. Cartes, photos, documents : Internet regorge de données. Notre équipe proposera une sélection enrichie jour après jour des documents les plus parlants.
« Jusqu'au vendredi 11 mars 2011, des voix s'élevaient pour critiquer la trop importante sûreté de l'EPR... Aujourd'hui, la question ne se pose plus », assure Jacques Foos, titulaire de la chaire « rayonnements isotopes et applications » au Conservatoire national des arts et métiers. L'EPR conçu par Areva est un réacteur de troisième génération. Il est censé, quels que soient les dégâts subis, offrir le maximum de sécurité en confinant les radiations dans le bâtiment réacteur. Il est notamment conçu pour résister à un crash d'avion. Si, comme dans la centrale japonaise de Fukushima-Daiichi, l'alimentation électrique venait à faire défaut, deux systèmes passifs sont prévus. Chez Areva, le doute n'est pas permis : « L'EPR aurait résisté au séisme. Et il prend en compte les risques d'inondation. » Cette sûreté présumée facilitera-t-elle l'obtention de nouveaux marchés ? L'EPR « est un produit difficile à vendre car il coûte très cher, mais peut-être que certains pays seront enclins à payer davantage pour un produit plus solide et au confinement plus robuste », explique Bertrand Lecourt, analyste à la Deutsche Bank. Quatre EPR sont en construction, soit autant que d'AP 1000 de l'américain Westinghouse, le concurrent. Moins complexe, il s'appuie sur des systèmes de sécurité passifs. Deux autres réacteurs de 3e génération sont en cours de développement : l'Atmea d'Areva et du japonais MHI, et le Kerena d'Areva et de l'allemand E.on.

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