"Un monde sans corruption serait inhumain"
Par Christophe Bys - Publié le
ENTRETIEN Alors que les affaires de valises font leur retour dans l’actualité, L'Usine Nouvelle a interrogé Gaspard Koenig, ancien conseiller au cabinet de Christine Lagarde et auteur d’un essai* remarqué et paradoxal vantant les mérites de la corruption. Il décrypte sa face cachée positive dans l’économie.
Entre les pétaradantes révélations de Robert Bourgi sur d’éventuelles valises de billets circulant entre l’Afrique et les palais officiels de la République française, et le livre de Pierre Péan "La république des malettes" qui dresse le portrait d’Alexandre Djouhri, à la croisée du monde des affaires et de la politique, sans oublier les plus franco-françaises affaires marseillaises, ayant abouti à la mise en examen de Jean-Noël Guérini, l’actualité française bat à nouveau au rythme des affaires.
Gaspard Koenig, agrégé de philosophie, revient pour L'Usine Nouvelle sur ce phénomène. Loin d’être un pur esprit, il a travaillé au cabinet de Christine Lagarde quand elle était ministre de l’Economie et occupe aujourd’hui la fonction de conseiller stratégique à la Banque européenne de reconstruction et de développement. Au moment où il nous a parlé, il n’avait pas pu lire le livre de Pierre Péan. Iconoclaste, il décortique la corruption.
L'Usine Nouvelle - Vous défendez la corruption dans votre livre. Pourtant, du point de vue de l’entreprise, c’est une taxe supplémentaire à payer. Où sont donc ces vertus cachées qui figurent dans votre titre ?
Gaspard Koenig - D’abord, la corruption ne peut pas être réduite à sa seule dimension économique, même si celle-ci peut et doit être prise en compte. Vous présentez la corruption comme un coût mais c’est une vision partielle. Il faut aussi prendre en compte les avantages qu’elle présente et tous les coûts qui sont économisés de cette façon. L’économiste américain Huntington a montré que dans des économies où l’économie de marché ne fonctionne pas bien, la corruption récompense finalement ceux qui veulent produire du nouveau. Un entrepreneur, un nouvel entrant utilise ce levier pour détourner les blocages institutionnels, réglementaires ou humains. C’est un moyen pour gagner du temps, pour aller plus vite. Vous dîtes que c’est une taxe, mais si cela évite de remplir des dizaines de formulaires avec des résultats incertains, c’est surtout un accélérateur pour l’acteur économique.
Autrement dit, corrompre ce serait remettre du marché là où il n’existe pas ou là où il est défaillant ?
Oui, la corruption remet une certaine égalité entre tous les acteurs dans des systèmes économiques bloqués. En outre, elle contribue à fluidifier les relations, à produire de la confiance, quand l’entreprise peut être soumise sinon à l’aléa d’une bureaucratie.
De l’égalité ? Vraiment ? Mais c’est la négation de la transparence. Ce n’est plus le meilleur qui l’emporte mais celui qui peut mettre le plus. Où est l’égalité dont vous parlez ?
Certes, il faut payer pour obtenir un droit, mais c’est surtout un moyen d’éviter de passer par des réseaux plus ou moins opaques. La corruption évite les effets des réseaux trop fermés. Elle ouvre les portes de marchés qui resteraient autrement cadenassés. Des études ont montré qu’en URSS, la corruption était le seul moyen d’agir pour ceux qui voulaient plus que ce à quoi il avait droit selon les règles du système.
Cela est-il aussi valable dans les économies les plus développées, avec un état de droit en bonne et due forme ?
Dans nos sociétés, c’est évidemment plus compliqué. En général, la corruption prend des formes moins directement vénales, quoiqu’il faudrait relativiser si on en croît l’’actualité, avec ses révélations de valises de billets. Ce que nous voyons habituellement, c’est plutôt un système d’aide et d’entraide, où un ministre remet une médaille ou une légion d’honneur à quelqu’un qui lui rend service. C’est un système de dons, contre-dons, finalement très humain. Car au fond chacun est corrompu.
Faut-il dès lors tout autoriser, parce que c’est humain ?
Non évidemment. Ce sur quoi j’insiste est que la frontière est très ténue entre rendre service à quelqu’un, ce que nous faisons tous chaque jour, et la corruption. Ce qui se discute c’est de savoir où passe la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.
Les tenants du zéro corruption ferait bien de relire ce qu’écrivait Hannah Arendt sur le totalitarisme. Dans le système nazi, explique-t-elle, la corruption est éradiquée, car tout désir personnel, tout échange sont eux aussi éradiqué. Tout est fixé par les principes de l’Etat nazi. Je leur conseille de lire aussi 1984 de George Orwell, avec ce cri du héros que je cite de mémoire « par pitié donnez-moi de la corruption. » Le monde moral et transparent que certains voudraient est juste inhumain. Ce qu’il faut préserver, c’est cette zone grise, cette zone où chacun peut se rendre un service.
A vous écouter, le rêve d’un monde sans corruption serait un cauchemar. Mais tout indique que les sociétés sont de moins en moins tolérantes vis-à-vis de la corruption. Faut-il s’en inquiéter ?
Il est incontestable qu’on constate un retour de la morale. Regardez l’affaire Woerth. Il n’a pas reçu de mallettes bourrées d’espèces. De quoi parle-t-on ? De l’attribution de la légion d’honneur. Mais si on décortiquait les actes de chacun, ce sont des milliers d’affaires Woerth qu’on trouverait.
Revenons au monde économique. Les affaires dont on parle aujourd’hui apparaissent dans un contexte d’échanges entre des entreprises occidentales qui travaillent sur des marchés étrangers. Au fond, peut-on vouloir échanger, sans se corrompre, c’est-à-dire sans accepter qu’une partie de nous-mêmes soit altérée ?
Jusque dans les années 90, la corruption dans les contrats internationaux était exemptée de taxes. Il y avait un budget spécial prévu. Le pot de vin était exempté d’impôts par l’administration fiscale. Aujourd’hui, cela n’a plus court.
Ensuite, il est difficile de vouloir commercer sans entendre l’autre. Je me souviens d’un économiste que je cite dans mon livre, dont les travaux portaient sur la Roumanie. En substance, il expliquait que ce que l’on appelait corruption avec des lunettes occidentales, c’était ce qu’on appelait localement "la vie, un coup de main, de l’aide." Pour les Roumains qu’il avait rencontré, les accusations occidentales étaient difficiles à entendre, car ils estimaient que la corruption existait aussi dans les économies développées, parfois sous d’autres formes, et que l’application des principes occidentaux dans leur pays conduirait à la mort.
Dès lors, une entreprise est-elle obligée de corrompre si elle veut commercer avec l'international ?
Il y a une corruption qui libère, qui fluidifie et celle qui sert des économies de rente, particulièrement écoeurante. Je travaille pour une institution la Berd dont les missions ont été élargies vers les pays du Maghreb et plus généralement, là où le printemps arabe s’est déroulé. La Berd apporte ses concours pour contribuer à construire de vraies démocraties avec un état de droit, comme elle l’a fait dans le passé dans les pays de l’ex bloc soviétique. Dans ces pays-là, la corruption a été le moyen d’une captation de richesses par un minuscule clan. Les peuples se sont aussi rebellés contre elle.
La Berd préfèrerait perdre un marché en respectant ses principes plutôt que de le gagner en y renonçant. Dans le monde anglo-saxon, il existe une vraie culture de la transparence. Des règles de comportement très précises sont édictées.
*"Les discrètes vertus de la corruption", Grasset 2010
Pour en savoir plus sur les discrètes vertus de la corruption, on peut se référer à l’article du blog des livres et vous ou ici par un auteur qui se définit lui-même comme "libéral".
1 réaction
floppy | 18/09/2011 - 16H28
la corruption met a defaut des gens: si ils sont par example pousuivis par la justice americaine par la suite, je les aurais donc mis volontairement dans une position de faiblesse ou bien dependante de moi.
ne comompez pas et ne soyez pas corrompus: qu elqu un avec une ethique irreprochable et un pouvoir bien au dessus du votre, vous retrouvera un jour.

dans la même rubrique
27/05/2012 Comment l'Ukraine sortira-t-elle de l'Euro ?27/05/2012 Un mastère à l’international nuclear academy
27/05/2012 Le papetier qui veut protéger les forêts












