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Un bien public, des services privés

Par Agathe Remoué - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3184

Les entreprises ne fournissent que 10 % de la population mondiale et à peine 3,5 % de celle des pays émergents. Leur rôle sera décisif pour raccorder les quatre milliards d'individus sans eau courante. Il en sera question le 22 mars prochain lors de la journée mondiale de l'eau.

Sur six milliards d'hommes et de femmes, quatre n'ont pas accès à l'eau courante. Un défi de grande ampleur auquel l'ONU, dans ses Objectifs du millénaire pour le développement, accorde une place toute particulière. L'organisation affirme qu'il faudra, dans un premier temps, diviser par deux la population qui n'a pas l'eau potable à moins de quelques heures de chez elle, d'ici à 2015. Soit près d'un milliard de personnes.

Un tel déploiement ne se fera pas sans les opérateurs privés. C'est ce qu'ont déjà compris l'Algérie, la Chine, la Malaisie, la Russie... qui font désormais largement appel à ces sociétés pour la construction et la gestion de leurs réseaux d'eau. Depuis 1990, selon un rapport de la Banque mondiale, le privé a raccordé 100 millions de personnes dans les pays émergents, soit à peine moins de la moitié de ce qu'ont fait les organismes publics. Avec un niveau de qualité rarement contesté.

Mais raccorder chaque foyer à de l'eau saine coûte cher ! L'aide publique internationale représente à peine 6 milliards d'euros annuels. Or, « il faudrait 10 à 20 milliards de dollars supplémentaires pour satisfaire les besoins minimums », estime Gérard Payen, le président d'Aquafed, la Fédération internationale des opérateurs privés, et conseiller des Nations unies.

Des fonds qui viendraient s'ajouter aux investissements propres de chaque pays. L'enjeu est sanitaire, mais aussi économique : en Afrique, les coûts liés aux maladies relatives à l'eau représenteraient 5 % du PIB. Il y a donc urgence. Mais pour attirer les opérateurs privés sur ces marchés, encore faut-il que la gouvernance s'améliore : le cadre réglementaire et le financement doivent être clairs. Trois zones remplissent aujour-d'hui ces conditions : le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord et la Chine.

Pour lutter contre une sécheresse chronique, le Moyen-Orient emploie les grand moyens. « Malgré la crise, nous avons eu une croissance à deux chiffres % de nos activités sur deux ans dans cette zone », signale Patrice Fonlladosa, le délégué Veolia Environnement pour l'Afrique et le Moyen-Orient. En 2010, les dépenses consacrées à l'eau potable et l'assainissement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord seront de 11,5 milliards de dollars, et atteindront 20 milliards en 2016 selon le cabinet d'études Global Water Intelligence.

L'ARABIE SAOUDITE, PREMIER MARCHÉ DU DESSALEMENT

En 2008, Veolia Water a ainsi décroché un contrat de six ans pour traiter et gérer les eaux alimentant les 4,5 millions d'habitants de Riyad (Arabie saoudite). Le royaume est depuis plusieurs années le premier marché mondial du dessalement. Veolia participe à la construction de la plus importante unité combinée de dessalement et de fabrication d'énergie au monde, à Marafiq, dans le nord-est du pays. L'usine fournira 800 000 mètres cubes d'eau douce par jour. Le contrat a été décroché en partenariat avec Suez Energy pour l'électricité, mais aussi avec le coréen Hyundai Heavy Indus-tries. Car l'ampleur des projets dans la région attire tous les acteurs de carrure internationale, qui s'allient pour gagner ces marchés. Degrémont et le singapourien Doosan Heavy Industry viennent ainsi de remporter Barka II à Oman, une autre unité couplée de dessalement et d'énergie, d'une capacité de 120 000 mètres cubes d'eau douce par jour. Là encore, l'énergie sera fournie par Suez Energy International.

Le spécialiste israélien du dessalement, IDE Technologies, écarté du Moyen-Orient pour des raisons politiques évidentes, se console, lui, en jetant son dévolu sur le marché assez fermé de l'Inde. Et sur la Chine, où il a décroché en 2009 l'équipement d'une unité de 100 000 mètres cubes à Tian-jin. Car en Chine aussi, où le cadre réglementaire se met en place et les financements pleuvent, la concurrence fait rage. Dans son dernier plan quinquennal, entre 2006 et 2010, le pays a dépensé 10 milliards d'euros pour la rénovation de ses réseaux d'eau. Et son plan de relance de l'économie a accordé une large place aux infrastructures. Mais les étrangers y sont plus rares qu'au Moyen-Orient. Veolia et Suez Environnement restant les deux acteurs incontournables.

Veolia, qui alimente aujourd'hui 30 millions de Chinois, a décroché dès 1998 le premier contrat de construction et d'exploitation accordé à un opérateur étranger : une usine d'eau potable à Chengdu, dans l'ouest du pays. Le plus récent concerne la gestion pour trente ans d'une unité de production d'eau potable pour les 700 000 habitants de Changle, dans la province du Fujian. Le challenger, Suez Environnement, approvisionne 14 millions d'habitants dans dix-sept municipalités chinoises. Pour développer ses activités, il joue la carte du partenariat. « Pour chaque projet, nous sommes systématiquement associés au hongkongais New-World, rappelle Jean-Louis Chaussade, le directeur général exécutif de Suez Environnement. Nous sommes en concurrence avec des entreprises chinoises, qui veulent conquérir leur marché... dans un premier temps. Ensuite, elles viendront chez nous. »

LES PRIVÉS DE PLUS EN PLUS AGRESSIFS

En effet, des acteurs locaux se développent jusqu'à acquérir des tailles redoutables. A l'exemple de Beijing Entreprise Water Group, qui a doublé son portefeuille d'activités l'an dernier en décrochant 20 contrats pour l'équivalent du traitement de 2 millions de mètres cubes d'eau ! L'entreprise essaie même de se rapprocher du norvégien Aqualyng pour proposer du dessalement. Et s'est déjà aventurée hors de ses frontières, puisqu'elle possède 19 stations d'épuration en Malaisie.

Le rapport de la Banque mondiale sur les partenariats publics-privés décrit la montée de cette concurrence : des acteurs privés se déploient dans leur pays d'origine - parfois en chassant les internationaux comme en Amérique latine -, puis vont dans d'autres pays émergents. C'est le cas de l'argentin Latinaguas, qui a décroché des contrats au Pérou. « Ils sont mieux placés pour conquérir les villes de taille moyenne ou les campagnes, », signale Jean-Louis Chaussade. Résultat, en 2000, selon ce rapport, les cinq grands internationaux de l'époque (Veolia, Suez, Saur, Agbar et Thames Water) représentaient 80 % des partenariats publics-privés. En 2007, ils ne détenaient plus que 60 % du marché.

Le phénomène se reproduit maintenant en Inde. Pendant longtemps complètement hermétique aux étrangers pour la distribution, « le marché indien s'ouvre enfin, après dix ans d'efforts et de projets pilotes, notamment au Karnataka, dans le sud », relate Patrice Fonlladosa. Veolia Water a obtenu en juin 2008 la construction et l'exploitation d'une usine d'eau potable dans la ville de Nagpur, dans le Maharashtra au centre du pays. Les projets devraient se succéder car l'Etat financera à 70 % des projets municipaux d'approvisionnement en eau potable. Cinquante villes sont déjà sur les rangs. Degrémont y construit régulièrement des usines et l'allemand Remondis Aqua vient également d'y mettre un pied via l'acquisition de l'entreprise locale Shrushti. Sans surprise, l'opérateur privé local le plus dangereux est l'incontournable Tata Group. Qui, un jour, essaiera peut-être de décrocher la délégation de service public de Marseille ou de Lyon ! .

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