Trois mois de tourmente pour Renault
Par Barbara Leblanc - Publié le
Le début de l’année 2011 restera dans les annales du constructeur automobile. A son grand regret. Depuis début janvier, l’univers Renault vit au rythme des révélations, déclarations et autres rebondissements ayant conduit notamment à la démission du numéro deux du groupe le 11 avril. Retour sur un dossier pour le moins confus.
Michel Balthazard, Matthieu Tenenbaum et Bertrand Rochette. Ces trois hommes sont au cœur de l’affaire dite d’espionnage chez Renault depuis début janvier. Tous trois ont été mis à pied le 3 janvier par la direction suite à une lettre de dénonciation envoyée en août et à une enquête interne menée jusqu’à la fin de l’année 2010.
Pour Renault, les "faits sont graves" et l’enjeu est de taille. Le groupe reproche aux trois cadres d’avoir révélé des éléments concernant son fameux programme véhicule électrique. Un enjeu stratégique pour Renault qui a investi plus de quatre milliards dans ce programme révolutionnaire selon lui. Pour étayer sa thèse d’espionnage, le groupe évoque notamment l’existence de comptes bancaires à l’étranger et l’intervention d’un intermédiaire issu d’une société privée de renseignement. Le numéro deux du groupe, Patrick Pélata, en arrive même à évoquer "une filière organisée internationale", sans toutefois évoquer la piste chinoise parue dans la presse quelques heures avant.
Les cadres se défendent…
Mais les trois cadres résistent. Ils nient tous les trois les accusations, lors de leur entretien préalable de licenciement le 11 janvier. Tous attaquent le constructeur devant le tribunal des Prud’hommes et crient leur innocence. Ils réclament à la direction la fourniture des preuves de leur culpabilité. En vain. Deux d’entre eux lancent des procédures contre Renault pour diffamation dans un cas et dénonciation calomnieuse dans l’autre. Les salariés veulent aussi peser dans les médias. Leurs avocats multiplient les interventions, en appellent même au président de la République.
…Renault aussi
Le constructeur répond aux actions des salariés en déposant plainte contre X le 13 janvier. Avec pour motivation "l’espionnage industriel, corruption, abus de confiance, vol et recel, commis en bande organisée". En ne visant pas directement les trois salariés, le groupe laisse au juge la possibilité de s’intéresser à un réseau impliqué dans le délit.
La direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) ouvre dès le lendemain une enquête. L’affaire prenant une tournure juridique, Carlos Ghosn décide d’intervenir en personne le 23 janvier, lors d’un entretien télévisé sur TF1. Il affirme avoir "des certitudes" concernant l’espionnage. Une manière pour renforcer les accusations de Renault.
De l’espionnage à l’escroquerie
Mais dès le début du mois de mars, la qualification d’espionnage prend du plomb dans l’aile. L’enquête de la DCRI est vide, selon le Canard Enchaîné du 23 février. Pas de traces d’espionnage. Pas de comptes en Suisse ni au Liechtenstein. Autant d’épines dans le dossier d’accusations du groupe. Le numéro deux commence à douter publiquement de l’espionnage et confie que Renault a pu être " victime d’une manipulation".
Le 14 mars, le Procureur de la République de Paris, Jean-Claude Marin, lève définitivement le doute sur l’affaire. Il n’y a donc pas eu espionnage mais "possible escroquerie au renseignement". Une escroquerie interne, menée notamment par deux responsables de la sécurité du constructeur, Dominique Gevrey et Michel Luc. Ils sont assez rapidement mis en examen et la DCRI leur demande de révéler l’identité de leur mystérieux informateur. Celui-là même qui a touché 250 000 euros de Renault pour transmettre des informations incriminant les trois cadres, selon le Canard Enchaîné et l’avocat du groupe, Me Jean Reinhard.
Mea culpa de Renault
Face à cette révélation, l’idée d’une réintégration des salariés licenciés est alors lancée par Renault. Sur TF1 à nouveau, le patron leur présente ses excuses et avoue s’être trompé. Mais seul Matthieu Tenenbaum se dit prêt à accepter l’offre du groupe. Selon Marianne, ils réclameraient tout de même tous les trois entre 2,4 et 3,5 millions d’euros de dommages pour préjudice moral.
Du côté du gouvernement, l’ensemble des ministres concernés de près ou de loin par le dossier assure que l’affaire ne pourra pas en rester là. Même si le 20 mars, Eric Besson, ministre de l’Industrie, semble écarter des sanctions à l’encontre de Carlos Ghosn. L’Etat, qui est actionnaire du groupe, réclame un audit permettant de mettre au jour les éventuelles erreurs ou fautes dans le processus de décision et de gestion du dossier. C’est le cabinet Bearing Point qui a la charge de se pencher sur ce problème, parallèlement à l’audit lancé en interne par le groupe.
Le début de la fin
Malgré tout, la spirale infernale des révélations se poursuit autour du groupe. Le 28 mars, on apprend par la diffusion d’un enregistrement d’une conversation interne que la direction aurait eu conscience de s’être fourvoyée dans une fausse affaire d’espionnage dès la mi-février. La diffusion d’un enregistrement d’une réunion de crise entre l’avocat du constructeur, le Monsieur sécurité et son directeur juridique met définitivement à mal la crédibilité du groupe.
Les dirigeants tentent pourtant encore de défendre leurs positions, notamment Patrick Pélata qui assure que "Renault devait se protéger dès lors que le risque était élevé". Il précise que le groupe va tirer toutes les conséquences de cette affaire, "jusqu’au niveau le plus haut de l’entreprise, soit jusqu’à" lui. Il propose sa démission à Carlos Ghosn fin mars. En vain. Le patron de l’Alliance ne veut pas ajouter une crise à la crise. Les deux responsables renoncent symboliquement à la part variable de leur rémunération de 2010 et à toute stock-option pour 2011.
Pélata s’en va. Et après ?
Mais cela ne suffit pas. Le point d’orgue de l’affaire se déroule le 11 avril, date du conseil d’administration extraordinaire du groupe. Il table sur les deux rapports d’audit et en tire les conséquences. Notamment en acceptant la démission de Patrick Pélata, qui reste malgré tout dans l’Alliance. Les rumeurs vont déjà bon train sur le nom de son successeur. Carlos Tavares, le patron de Nissan Amériques, Philippe Klein, directeur général adjoint chargé du plan ou Dominique Thormann, actuel directeur financier du groupe, font partie de la liste des potentiels candidats. Certaines voix réclamaient la démission de Carlos Ghosn. Mais ce dernier assure qu’il n’y a jamais pensé.
Reste qu’il n’en a pas fini avec cette affaire. Trouver un nouveau directeur général, revoir ses services de sécurité, restaurer l’image du groupe seront autant de défis à relever pour Renault. Sans oublier le lancement prévue d’ici à quelques mois du fameux programme véhicule électrique.

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