Tristes tropiques
Par Pierre-Olivier Rouaud Rédacteur en chef délégué - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3133
Depuis deux semaines, Madagascar vit une crise qui a viré au drame, avec 28 manifestants abattus, samedi, par l'armée à Antananarivo. Un choc pour ce peuple plutôt pacifique. Sur place, les Nations unies et les diplomates appellent au dialogue. L'issue est incertaine. Les tensions très fortes.
Les faits ? Le président Marc Ravalomanana, 59 ans, un self-made man qui s'est bâti un empire agro-industriel - le groupe Tiko, sorte de Danone tropical - affronte un mouvement porté par Andry Rajoelina, 34 ans. Maire destitué de la capitale, celui-ci appelle à un gouvernement de transition. Depuis sa victoire aux municipales fin 2007, ce JC Decaux local, qui a fait fortune dans l'affichage, défie le pouvoir, mais en naviguant à vue, sans réel projet et avec opportunisme.
La réelle contestation sociale qui le porte se nourrit, elle, de l'exercice ultrapersonnel du pouvoir par le président et surtout de la confusion entre la gestion de son groupe et celle de l'Etat (rebaptisé par dérision « Tikoland »). L'acquisition récente pour son usage personnel d'un Boeing pour 60 millions de dollars et son projet de concéder, pour 99 ans, 1,3 million d'hectares de terres au coréen Daewoo, ont aussi ulcéré la population.
Le plus surprenant, c'est que cette crise survient après plusieurs années de forte croissance (+ 5 % en 2006, + 6,5 % en 2007). Suite à son arrivée au pouvoir en 2002, celui que l'on surnomme « Ra8 » (valo signifie huit en malgache) avait su renouer avec les bailleurs de fonds, remettre sur pied les zones franches, renforcer le cadre juridique, doper le tourisme et donc relancer avec succès l'économie. Avec le soutien de la communauté internationale, notamment la France, dont certains fleurons sont présents sur place (Colas, Orange, BNP, Total...).
La croissance a aussi été tirée par deux projets miniers (d'ilménite par Rio Tinto et de nickel par Sherritt and Sumitomo) totalisant 3 milliards de dollars. A terme, ceux-ci doivent accroître de 30 % le PIB. Mais leur impact premier a été d'alimenter l'inflation et de générer des frustrations, liées par exemple à l'embauche de milliers de Philippins sur le chantier d'usine de nickel aujourd'hui suspendu.
L'enseignement ? A Madagascar, comme ailleurs, la croissance est nécessaire, mais pas suffisante. Si l'embellie était réelle, le partage des richesses, lui, ne l'a pas été. Au-delà même des questions de népotisme, l'Etat ne peut financer aucun transfert social : 50 % de l'économie est informelle et la pression fiscale ne représente que 10 % du PIB (avec un niveau de 20 %, le Sénégal est considéré comme un bon élève en Afrique).
Et demain ? Alternance ou pas, la situation du pays restera la même. Difficile. Avec un PIB de 5,4 milliards de dollars pour 19 millions d'habitants, Madagascar, dont la population croît de 2,8 % par an, reste l'un des plus pauvres du monde. Le salaire minimum est de 24 euros par mois et 70 % des Malgaches vivent avec moins de 1,25 dollar par jour. Comme eux, ils sont 1,4 milliard pour qui la crise mondiale risque de retarder l'accès aux briques de base du développement : eau, électricité, santé et éducation.
Voilà quelques jours, l'Union africaine s'en est alarmée. « La prochaine décennie sera très sombre pour l'Afrique », a prophétisé le Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi. En toile de fond ? Une crainte du tarissement de l'aide internationale. Les milliards de dollars des plans de relance seront-ils soustraits aux sans-grade de la planète ?
Pierre-Olivier Rouaud

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