Trêve de noël à la SNPE

Le 22 décembre 2008 par Rédaction L'Usine Nouvelle
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Bientôt "privatisés", les salariés de la très stratégique SNPE sont inquiets. Reçu à coup de feu de palettes pour sa première visite à Saint-Médard-en-Jalles le 16 décembre, le nouveau PDG du groupe peut compter sur l'accalmie des fêtes.

Le 16 décembre, les salariés girondins de la Société nationale des poudres et explosifs (SNPE), opposés au "démantèlement" du groupe, avaient reçu leur nouveau patron Antoine Gendry à coup de feux de palettes et de débrayage ciblé (deux heures). Samedi 20 décembre, ils ont apporté leur soutien au millier de manifestants de l'usine Ford Aquitaine Industries, dont le constructeur américain souhaite se désengager. Mais tout s'endort pour les congés de noël. Un calme éphémère avant la tempête qui attend le groupe pour l'année 2009.

C'est que le gouvernement a mis un coup d'accélérateur à son projet de vente des activités de propulsion de la SNPE au groupe Safran. Premier pas, le projet de loi de programmation militaire 2009-2014 adopté le 29 octobre dernier : celui-ci inscrit la SNPE, dont l'Etat est actionnaire à 99,97%, dans une liste des entreprises pouvant être privatisées. Objectif, selon le ministre de la Défense Hervé Morin : permettre "la réorganisation et la restructuration de cette entreprise absolument stratégique". Deuxième pas : la fin du mandat de PDG de Jacques Zyss décidée en Conseil des ministres mardi 18 novembre. Jacques Zyss s'opposait au passage de la SNPE sous couleurs Safran, défendant un projet concurrent élargi au groupe européen de défense et d'aéronautique EADS.

Désormais, Antoine Gendry est aux manettes du groupe et les choses se précisent. La consolidation de la branche SME de la SNPE (propergoliste) et de Snecma Propulsion Solide (motoriste) sous bannière Safran fait sens du point de vue technique, selon les ingénieurs des deux bords. Et du point de vue financier pour l'heureux bénéficiaire Safran : la branche propulsion de la SNPE est génératrice de cash et de profit, contrairement au reste du groupe.

Du point du vue du gouvernement, grâce à cette rationnalisation, des gains équivalents à 2% des coûts de développement des projets de moteurs-fusées à propergol solide pour missiles balistiques, et lanceurs spatiaux Ariane, sont possibles. Une économie de taille, vu les montants. La séparation artificielle des rôles de motoriste et de fabricant de carburant qui prévalait entre SME et SPS, « avant » et « après » que le carburant n'entre dans la tuyère par exemple,  aboutissait à ce que les mêmes calculs soient faits par les deux équipes de part et d'autre. « En fait, ce qu'on risquait de multiplier, c'était plutôt les impasses que la répétition des calculs » rétorque un connaisseur du dossier. Tout autant malvenu, dans l'industrie si délicate qu'est la dissuasion nucléaire. « Néanmoins, le regroupement ne peut fonctionner que si l'on ne rationnalise pas les coûts au point de tout casser. On ne peut pas couper des budgets des industries stratégiques de Défense comme ceux d'un supermarché », déclare la source proche du dossier. 

Les perdants. Si la branche propulsion de la SNPE est des plus performantes, ce n'est pas le cas de son pendant « chimie » et « poudres ». Et parmi les 3.600 salariés que compte la SNPE, ceux de la branche chimie civile, soit environ 1000 personnes, attendent d'être fixés sur leur sort.

Côté poudres et explosifs militaires, Eurenco, filiale à 60 % de SNPE, devrait passer sous le contrôle de Nexter, son principal commanditaire. « Le chiffres d'affaires d'Eurenco à Sorgues correspond à peu près aux charges professionnelles », précise un élu syndical, « c'est vous dire combien Eurenco perd de l'argent ». Une manœuvre comptable a été tentée récemment pour gagner du temps. Mais les 250 salariés de Sorgues ne sont pas rassurés pour autant. "Même si Nexter reprend l'affaire, nous dépendons des commandes d'Etat" précise le syndicaliste.

Dans l'optique d'une prise de contrôle d'Eurenco par Nexter, une solution doit par ailleurs être trouvée vis-à-vis de Reinhmetall, concurrent de Nexter, qu'Eurenco founit au même titre que Nexter en poudre.  La solution se trouve peut-être du côté de Nitrochemie, filiale de Reinhmetall, qui fournit elle aussi sa maison-mère et son concurrent Nexter. Dans les cartons, un schéma de rationalisation symétrique avec fournitures croisées pourrait être trouvé. Un avant-goût de la consolidation européenne qui se prépare pour le secteur, Chemering entrant dans la danse pour le Royaume-Uni.

Côté chimie fine, Isochem (300 salariés) et Bergerac Nitrocellulose (250 salariés) sont sur la sellette. Isochem pourrait être vendue pour un prix dérisoire, le repreneur s'intéressant principalement aux brevets détenus par l'entreprise. Bergerac est encore moins chanceux. "Il se fabrique pas mal de cotton-poudre en Asie. Nous essayons de miser sur la qualité, mais Bergerac ne trouve pas preneur", explique un délégué syndical. 
« Si des établissements doivent quitter le bateau pour que le bateau aille mieux, ils le quitteront », aurait déclaré Antoine Gendry le 16 decémbre, selon une source syndicale. « Encore faut-il que les employés trouvent des canaux de sauvetage » lui aurait rétorqué un responsable syndical. « S'il faut licencier, on licenciera », aurait-il répondu. Selon Les Echos, deux banques - Rothschild et Lazard - se seraient déjà penchées sur la situation des deux entreprises de chimie.

Des nuages noirs à l'horizon. Et même pour SME, l'avenir à moyen terme n'est pas radieux. En particulier pour les 200 emplois liés à la sécurité automobile. « Quand on voit comment Safran traite sa branche équipementiers... » résumé un syndicaliste. D'autant que ce n'est pas la bonne période, le secteur est sinistré. « Les stocks sont pleins. Ca fait deux semaines que pas un camion [livrant des blocs de propergol pour la fabrication des airbags NDLR] n'est parti. Le prochain est prévu pour le 6 janvier » déplore un employé.

Pour la propulsion, l'avenir est assuré pour quelques années. L'incertitude n'est pas levée pour la suite. « Le missile balistique M51 vient de passer en série, le programme doit encore être affiné pour 2015-2018. Un nouveau projet, c'est 10 ans de développement. Or nous sommes en 2009. Certes nous allons nous atteler à l'amélioration de certains étages de la fusée Ariane , mais cela ne va pas occuper les 750 salariés. » s'inquiète un responsable syndical.  « Jusqu'à présent, l'Etat votait les enveloppes budgétaires pour maintenir les compétences dans le giron national. Si nous passons sous giron privé... »

Plan armement européen. Par ailleurs, la consolidation de la propulsion au niveau européen en préparation devrait rassembler SPS-SME sous bannière Safran, mais aussi Fiat Avio. Un regroupement  synonime de sacrifices. « Dans le cadre du plan armement européen, la France ne va pas céder le nucléaire. Mais il va bien falloir qu'elle cède quelque chose » analyse le syndicaliste SNPE. Le perchlorate, fabriqué pour la fusée Ariane, le missile M51 ou les airbags, pourrait bien passer côté italien.

Reste que si la consolidation européenne de la Défense fait conceptuellement sens, aucun Etat souverain ne souhaite abandonner ses prérogatives régaliennes sur sa capacité de dissuasion nucléaire, ni sur sa sécurité d'approvisionnement en munitions. D'autant que politiquement, des quantités de jobs locaux sont en jeu. Une réalité rappelée prosaïquement par un syndicaliste de la SNPE : « Rien que dans le bassin d'Aquitaine, Turboméca, SME, SPS, Aérospatiale... et tous les sous-traitants... ce sont des milliers d'emplois ! »

L'intersyndicale SNPE est reçue le 14 janvier par la commission Défense de l'Assemblée. D'ici là, repos.

Ana Lutzky

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