Travailler dans l'urgence ne me convient pas.

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2875

Dans les entreprises, la vitesse est la norme. Que pensez-vous de ce culte de l'urgence ?

« Nous n'avons plus le temps d'avoir le temps. La logique du chrono a envahi notre chronologie, nous transformant en esclaves de la vitesse, en "turbo-bécassines" pour reprendre les mots de Gilles Châtelet, l'auteur de « Vivre et penser comme des porcs »... La vie moderne nous impose un rythme jamais connu, celui du temps contraint, comprimé, encadré. Nous nous exclamons : "Le temps s'est accéléré ! " Le plus étonnant, c'est que des astrophysiciens viennent de découvrir que l'expansion de l'univers s'accélère elle aussi ! En fait, le temps ne change pas de rythme : selon les circonstances, nous avons l'impression qu'il stagne ou s'accélère. Cet effet est psychologique. En entreprise, on se complait dans la vitesse et on fustige la lenteur. Tout est traité sur le même plan. Même le métier d'urgentiste se dévalorise. L'urgence est devenue la norme, comme si le temps s'était alourdi de toutes sortes d'actions et d'obligations, pour reprendre le vocabulaire boursier...Quand on décide que quelque chose est urgent, tout le devient par contagion. En réalité, très peu de choses le sont vraiment... ».

Quels sont les effets pervers d'une telle philosophie de l'action ?

« L'idéologie est de faire vite les choses, pas de les faire bien. Comme si la vitesse à laquelle on exécutait une mission était suffisante pour lui donner un sens. Le fait que la vitesse soit perçue comme le seul critère de l'efficacité est dangereux pour une entreprise sur le plan de la qualité. Pour bien traiter son travail et jouir de ce que l'on a accomplit, il faut accepter que nos actions ne soient pas placées sur le même plan. Or, on néglige les vertus de la maturation. Un livre écrit en une semaine, cela se sent. Je repense à cette phrase d'une lettre que Fernand Léger avait écrite à son ami Le Corbusier : "La vie sérieuse marche à trois kilomètres à l'heure, c'est-à-dire au pas d'une vache sur une route. Le danger d'une vie comme la nôtre, c'est de croire aux 1 200 kilomètres à l'heure de l'avion et que ce truc-là change quoi que ce soit à la création, soit artistique soit scientifique. Elle est contrainte par la règle des grandes forces naturelles : un arbre met dix ans à devenir un arbre. Et un grand tableau ? Et un beau roman ? Et une belle invention ? Du trois kilomètres à l'heure, Monsieur, et encore !" »

Les cadres se plaignent d'être sous pression. Est-ce un phénomène de société ?

« Oui, car nous sommes devenus des êtres impatients. Il y a deux formes d'héroïsme contemporain : travailler dans l'urgence et dormir peu. Nous détestons ce qui nous retarde. Nous voudrions occuper tous les instants d'une façon rentable. S'épanouir dans la vitesse apporte une sorte d'ivresse, un sentiment d'existence. Il y a quelque chose de métaphysique derrière cela : nous comptons sur la vitesse pour nous libérer de l'angoisse de la mort. A l'inverse de l'"agité du bocal" qui fonce même quand ce n'est pas utile, les scientifiques savent à quel point la durée et la patience sont des notions clé. Au Cern, j'ai connu de très grands physiciens qui dirigeaient plusieurs centaines de personnes et qui ne cédaient jamais à l'urgence. Les défis qu'ils se donnaient étaient ailleurs, et d'un autre ordre. »

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