Tollé général pour Total
Par Rédaction L'Usine Nouvelle - Publié le
La polémique enfle sur les suppressions de postes annoncées par Total, alors que le groupe a généré 14 milliards d'euros de profits en 2008. Le pétrolier se défend.
555. Le chiffre des postes supprimés d'ici à 2013 par Total a gonflé dans la journée d'hier. Aux 306 postes annoncés dans la pétrochimie en comité central d'entreprise extraordinaire le matin, Total a ajouté 249 postes dans sa branche raffinage, lors d'un deuxième comité dans l'après-midi. De quoi déclencher la colère des syndicats et de la classe politique. « Scandaleux », a jugé Laurent Wauquiez. «Qu'un groupe comme Total (...) ne soit pas capable dans cette période d'avoir un comportement exemplaire en termes d'emploi me reste en travers de la gorge», a lancé hier mardi 10 mars le secrétaire d'Etat à l'emploi.555 postes supprimés d'ici à 2013
... mais des investissements et des créations d'emplois programmés
1 000 par an en moyenne en France entre 2009 et 2011, dont :
Chiffres Total
Guillaume Maincent
« Total ne sait plus quoi faire pour se faire détester des Français », a estimé le groupe socialiste de l'Assemblée nationale. Les Verts, le PCF et le NPA (conduit par Olivier Besancenot) ont également dénoncé ces suppressions de postes. « Le groupe, qui a largement profité de la hausse spéculative du prix de l'essence, se montre sans pitié pour ses salariés », a affirmé Olivier Besancenot.
Même indignation du côté des syndicats. Pour la CFDT, la stratégie de Total « fragilise les sites industriels tant en matière de productivité, de sécurité que d'environnement ». La CGT a estimé le plan «inacceptable », au regard « des 13,9 milliards d'euros de profits » du groupe, tandis la CFTC jugeait l'annonce de la direction « hallucinante ».
« Zéro licenciement », réagit Total. Ce matin, le groupe pétrolier a justifié son plan de restructuration. Ce plan, c'est « plus d'un milliard d'euros d'investissement et zéro licenciement», a affirmé sur RTL son secrétaire général, Jean-Jacques Guilbaud. « Il faut comprendre que c'est essentiellement un plan d'investissement pour moderniser et pérenniser notre raffinage et notre pétrochimie. »
« Des suppressions de postes, c'est quoi au fond, ce sont des organigrammes qu'on change parce qu'on fait évoluer l'organisation. Les hommes et les femmes ne sont pas impactés» a poursuivi le secrétaire général du pétrolier. « Les hommes et les femmes concernés, ce sont des hommes et des femmes qui vont partir en retraite normalement, qui vont partir en préretraite choisie, ou qui vont avoir de la mobilité à l'intérieur du groupe », a-t-il précisé. « Donc il n'y a pas de problème d'emploi. »
Quid du tollé ? Il y a eu « sans doute » une mauvaise communication, a reconnu Jean-Jacques Guilbaud, pour qui « des hommes politiques ont commenté des informations incomplètes et n'étaient pas totalement informés ».
Désengagement du raffinage ?
« Changement d'organigramme » ou « suppression de postes », reste à comprendre pourquoi le raffinage et la pétrochimie ne sont plus la priorité pour Total, dans l'Hexagone.
La France diésélisée
Quant au parc automobile français (31 millions de voitures particulières neuves) il est composé à 50% de diesels.
Une particularité française due à des incitations fiscales en avantageant l'achat.
Comment tirer plus de gazole d'un baril de pétrole
«La technologie à mettre en place pour produire plus d'essence est beaucoup moins chère que celle pour produire plus de gazole» explique Jean-Pierre Favennec, directeur du Centre Economie et gestion de l'Ecole du pétrole et des moteurs.
Depuis les années 80, la France et l'Europe en général ont doté leurs raffineries de craqueurs catalytiques, qui permettent de produire plus d'essence à partir d'un même baril de pétrole. L'outil de raffinage n'est donc plus adapté. Un hydrocraqueur, qui permet d'augmenter la part du gazole, coûte 600 millions d'euros.
Au plus fort de la flambée du pétrole en mai 2008, l'UFC-Que choisir dénonçait d'ailleurs une "stratégie de rationnement" et un manque d'investissement des raffineurs dans la production du gazole. Reste qu'un hydrocraqueur est coûteux, et long à construire. Et la solution n'est pas là, estime Michael Crochet-Vourey. « Le schéma de raffinage est compliqué, il n'est pas aussi aisé de modifier la proportion d'essence et de gazole obtenus à partir d'un baril de brut, la solution n'est pas aussi simple que le fait de multiplier les hydrocraqueurs ». En effet, hormis l'hydrocraqueur, d'autres unités permettent d'augmenter la part de gazole à partir d'un même baril de brut, ainsi que d'autres façons de concevoir le schéma de raffinage . Il souligne les efforts de Total pour s'adapter néanmoins à la demande de gazole.
Ci-dessus, le DHC (hydrocraqueur de distillats) de Gonfreville-l'Orcher (Normandie). Depuis 2007, le DHC a permis à la raffinerie, à traitement de brut constant, d'augmenter de 1,3 million de tonnes par an sa production de gazole. Les 770 millions d'euros d'investissements sur Gonfreville-l'Orcher annoncés hier par Total visent en particulier à améliorer le DHC de la raffinerie normande inauguré en 2007, et augmenter de 0,5 million de tonnes supplémentaires par an la production de gazole sur place. Ce qui portera la production de gazole de 4,8 millions de tonnes à 5,3 millions de tonnes par an. La production d'essence va au contraire diminuer et passer de 3 millions à 1,9 millions de tonnes. Reste qu'un surplus d'essence d'un million de tonnes par an restera donc tout de même sur le marché, chaque année.
L'appel de Jubaïl. L'avenir du raffinage semble se situer ailleurs: la CGT Total craint que Total se désengage du raffinage en France et en en Europe pour investir en zone low-cost, au plus près des gisements d'or noir du Moyen-Orient. En projet pour Total, la future raffinerie de Jubaïl en Arabie Saoudite, dont les avancées devraient se poursuivre en 2009 selon un récent communiqué du groupe. « Nous croyons au raffinage en France », rétorquait néanmoins le secrétaire général de Total Jean-Jacques Guilbaud face aux craintes de la CGT, ce matin sur RTL.
Impossible de comparer Jubaïl (400 000 barils par jour) et Gonfreville-l'Orcher (320 000 barils par jour), la plus grande raffinerie parmi les 12 présentes en France métropolitaines, réagit pour sa part Michael Crochet-Vourey. Elles ne sont pas interchangeables. « Ce ne sont pas les mêmes marchés : Jubaïl vise le marché chinois et asiatique en général. Gonfreville-l'Orcher vise le marché français. C'est trop coûteux et improductif de transporter deux fois le produit» souligne-t-il : « il faut choisir entre la proximité avec le puits, et la proximité avec la zone de consommation. » En d'autres termes, construire une raffinerie en France important du pétrole du Moyen-Orient pour exporter des produits d'hydrocarbures en Chine ne rimerait à rien. Enfin, « on ne va pas construire de toutes pièces une raffinerie en France, on est déjà en surcapacité » conclut-il.
80 Mt de produits pétroliers consommés chaque année en France
33 Mt gazole
13 Mt fioul domestique
7 Mt carburéacteurs
(kérosène...)
3 Mt fioul lourd
10 Mt bases pétrochimiques
4 Mt produits divers (GPL, bitumes...)
Abandon de la pétrochimie ?
« Plus en aval de la chaîne pétrolière, la pétrochimie a souffert au premier semestre de la hausse rapide du prix du brut », précise le groupe Total dans le communiqué présentant ses résultats. « Les marges se sont rétablies au second semestre, mais la demande s'est nettement affaiblie en raison du fort ralentissement de l'économie mondiale ». De fait, pour la première fois en 30 ans, la demande d'éthylène a baissé.
Et là aussi, la CGT craint un abandon des productions en France de polyéthylène, au profit du Qatar et de l'Algérie, où ces dérivés sont fabriqués à moindre coût à partir du méthane issu des gisements de pétrole. « Nous sommes confrontés à des surcapacités en France du fait des projets qui se réalisent au Moyen-Orient », a ainsi confirmé le PDG de Total Petrochimicals France, Philippe Goebel. Pour le secrétaire du CCE de Notre-Dame-de-Gravenchon (Seine-Maritime), Aldo Scalzo (CGT), il s'agit d'un « projet de casse industrielle, conséquence de délocalisations au Moyen-Orient, au Qatar et en Algérie ».
Ana Lutzky
Trois questions à Gérard Roussel, directeur de la raffinerie Total de Normandie
C'est un projet industriel majeur, gage de pérennisation de la raffinerie. Le marché change. La demande en essence baisse régulièrement alors que la demande de gazole augmente en permanence, et je ne crois pas à un retournement de cette tendance à une quelconque échéance. Pour répondre au marché, nous devons impérativement adapter notre outil.
Cette annonce suscite un tollé général, notamment à cause des suppressions de postes mis en regard des bénéfices du groupe, qu'en pensez-vous ?
Les interprétations des chiffres sont malhonnêtes. 193 postes seront supprimés sur des équipements appelés à disparaître, mais ces postes seront intégralement transférés dans la raffinerie. J'affirme qu'il n'y aura aucune suppression de postes sur le site. Par ailleurs je me félicite que sur ses14 milliards d'euros de bénéfice, le groupe consacre 770 millions d'euros à la raffinerie de Normandie. Nous sommes les seuls à réaliser de tels investissements.
Etait-ce le bon moment pour cette annonce et quid des emplois chez les sous-traitants de la raffinerie ?
Le marché n'attend pas et le raffineur qui ne ferait pas ce que nous allons faire rencontrerait de grandes difficultés à assumer ses charges dans cinq ans. Côté emplois, nos investissements vont représenter 3,4 millions d'heures de travail pour les sous-traitants dont plus de 60 % pour des entreprises régionales. Nous travaillons déjà avec elles et les institutionnels à la mise en place de formations à de multiples métiers, tuyauteurs, chaudronniers, mécaniciens, financées par Total et visant prioritairement à insérer des jeunes en difficulté.
Propos recueillis par Patrick Bottois
Lire aussi :
Bénéfice record en poche, Total démolit quand même 555 emplois10/03/2009
Que va faire Total de ses superprofits ?, 16/02/2009
Pétrole et gazole : Mais que font les raffineurs ?, le 30/06/2008
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