Techné, l'usine autogérée

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3289

  Ici, pas de pointeuse et les opérateurs connaissent exactement le coût du produit qu'ils fabriquent. L'autonomie est la clé du développement de l'entreprise.

A Morancé (Rhône), à moins d'une demi-heure de Lyon, les vignes du Beaujolais cernent le village. À l'écart, une petite zone industrielle, où s'est installée à la fin des années 1980 l'entreprise Techné, négociant et fabricant de joints. Sur ces terres, où s'épanouit il y a un peu plus d'un siècle le christianisme social, Georges Fontaines, le fondateur de l'entreprise, a appliqué à la lettre le précepte de la Bible selon lequel il ne faut jamais faire à autrui ce qu'on ne souhaite pas qu'il vous fasse. « Je n'aime pas commander, car je n'aime pas être commandé », explique l'homme qui ne voulait pas être garde-chiourme. Alors, il a créé sa société en s'en tenant à ce qu'il appelle lui-même « deux ou trois idées farfelues ». Pas si farfelues que cela, car trente ans après, la PME est toujours là, employant 130 salariés et réalisant un chiffre d'affaires de 27 millions d'euros en France. Un changement notable cependant : Georges Fontaines ne dirige plus l'entreprise. Il l'a transmise à sa fille, Marie.

 

En toute liberté

 

Direction l'atelier, pour découvrir la méthode Fontaines en application. Ici, pas de pointeuse, chacun est libre de ses horaires et de ses mouvements. Dans cet espace ultrapropre, une quinzaine d'opérateurs s'activent dans une ambiance sereine. Taylor n'y retrouverait pas les siens. Ici, chacun va chercher la matière première sur une étagère, à son rythme. Il est accompagné d'une fiche détaillant le plan du produit attendu par le client, le temps de production estimé et le coût de fabrication. « C'est important de savoir combien coûte la pièce », explique Aziz Baakrim, opérateur régleur qui usine un joint à plus de 75 euros. Moins il y a de rebut, mieux on sera payé. » Le salarié est libre de ses mouvements et gère son planning, mais il rend des comptes : pour chaque pièce, il indique le temps qui lui a été nécessaire pour la produire. En cas d'écart, il en discutera avec Nicolas Scotti, le responsable de la production, installé dans un bureau en verre au centre de l'atelier. « La liberté ne pose pas de problème. Les gens sont adultes et responsables », confie-t-il.

Même ambiance studieuse mais détendue à l'étage au-dessus dans le bureau d'études, tout aussi lumineux mais moins bruyant. Céline Coston, qui prépare les réponses aux appels d'offres, apprécie l'autonomie : « Je gère ma journée. Mon mari a du mal à comprendre que mon travail n'est pas systématiquement validé par un N + 1. » Dans le même service, on peut découvrir une autre particularité de l'entreprise : la variabilité du salaire mensuel. « Mon épouse me déconseillait de signer mon contrat de travail à la fin de mon apprentissage », se souvient Julien Di Zazzo, un ingénieur du bureau d'études. Chez Techné, tous perçoivent un fixe et une part variable indexée sur la marge brute de l'entreprise qui mesure le travail réel. En décembre, l'activité est réduite. Les salaires aussi. « Pour les salaires les plus bas, la variation est de 7 % », assure Georges Fontaines. L'écart des rémunérations va de 1 à 5 et la PDG n'est pas la mieux payée.

Rien de tout cela ne serait possible sans une pratique de la transparence. Depuis son ordinateur, chacun peut suivre des données financières habituellement ignorées des salariés, comme l'état de la trésorerie, les commandes en cours, les engagements fournisseurs ou la valorisation des stocks. À proximité de la machine à café, dans l'entrepôt en cours de réaménagement pour accueillir notamment des labos de R et D, tout le monde peut consulter sur le tableau d'affichage des smileys, ces petits personnages à l'expression joyeuse ou mécontente. Ils indiquent, mois après mois, les performances obtenues par les services en fonction des objectifs définis en début d'année. Tous sont notés, patronne comprise. Ces derniers temps, elle doit se contenter d'un « peut mieux faire » pour la marge totale réalisée. À une époque, les salaires étaient aussi affichés. La direction a arrêté : cela mettait certaines personnes mal à l'aise.

 

Force de proposition

 

À quelques centaines de mètres se trouve la preuve de la réussite de l'entreprise : deux nouveaux bâtiments construits récemment pour accompagner sa croissance. Dans l'un d'eux, une équipe travaille sur le traitement de surface pour améliorer les performances des joints. C'est Frédérik Braga, le responsable de la nouvelle activité, qui en a eu l'idée à la fin 2006 et en a parlé au dirigeant. Ce dernier à dit banco. L'approche n'est pas unique. « On a commencé l'export de cette façon, à l'initiative d'une assistante commerciale. Aujourd'hui, cela représente la moitié de notre chiffre d'affaires », rappelle Marie Fontaines. Autonomie et écoute des salariés sont la base de ce que ni Georges ni Marie Fontaines n'oseraient appeler le « système Techné », tant le mot évoque une organisation rigide et figée. Tous deux sont partisans de l'amélioration en continu. « Il faut beaucoup expliquer », résume Marie Fontaines, qui ne passe pas une journée sans faire le tour des sites pour prendre la température et rassurer les uns et les autres. Surtout si elle accepte une commande avec une faible marge, car cela a un impact sur les salaires.

Prévoyant de passer à 500 salariés d'ici à cinq ans, Marie Fontaines décrit le défi qui l'attend : « Plus on grossit, plus on a de management intermédiaire et plus il faut communiquer. » Une difficulté qu'elle a déjà rencontrée lors d'opérations de croissance externe : « J'évalue l'effort humain à accomplir pour faire entrer les salariés d'une nouvelle entreprise dans une logique de responsabilisation. » Difficile, la mission n'est pas impossible pour le fondateur : « On m'a toujours dit, "tu réussis parce que tu es petit", et j'ai grossi. Le refrain est devenu "tu réussis parce que tu fais du négoce", et j'ai gardé mes idées farfelues en intégrant la production. » Farfelues, ses idées le sont peut-être. La force de Techné c'est d'avoir su les faire vivre. Le taux d'absentéisme est inférieur à 2 %, soit deux fois moins que la moyenne nationale.

LA VRAIE BONNE IDÉE

Chez Techné, les salariés possèdent les murs de l'entreprise, qui leur paie un loyer. Ils sont rassemblés dans plusieurs sociétés civiles immobilières (SCI), une par site. Des parts de la dernière en date, créée il y a deux ans, ont été achetées par 45 salariés. Aucun ne dit combien cela lui rapporte, mais tous se félicitent du mécanisme. « C'est un moyen de s'impliquer dans l'entreprise. Je viens chez moi, pas au travail », s'amuse Samuel Robe, qui s'occupe de qualité et de méthode à l'atelier. « C'est un bon investissement, confie un autre, et on voit l'autre côté de l'entreprise. Quand il y a eu des problèmes en 2009, on a accepté de baisser les loyers. » Pour la direction, c'est aussi un bon moyen de faire de la pédagogie.

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