SUPERBIOTECHS CONTRE ULTRABACTÉRIES
Par PAR GAËLLE FLEITOUR - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3258Ces derniers mois, les épidémies de bactéries résistantes aux antibiotiques ont semé l'inquiétude dans le monde de la santé. Pour les quelques laboratoires décidés à lutter contre ces pathogènes, le combat s'annonce long et fastidieux...
La guerre aux bactéries ultrarésistantes est déclarée ! Qu'ils s'appellent E.coli, Klebsiella ou NDM-1, ces éléments pathogènes ont un point commun : ils entraînent de nombreuses infections (urinaires, pneumonies, septicémie, etc.) et se propagent de plus en plus vite... mais ne répondent plus aux antibiotiques de dernière génération. Elles sont dotées d'enzymes - des sortes de petits ciseaux moléculaires - qui « coupent » l'action des antibiotiques.
« Il y a quelques jours, au congrès international des professionnels de santé de Chicago, c'était le sujet majeur », raconte Jacques Schrenzel, microbiologiste à Genève et conseiller en affaires médicales pour bioMérieux. Les bactéries existent pourtant depuis trois milliards d'années, mais les antibiotiques, eux, n'ont fait leur apparition qu'il y a soixante-dix ans. Or leur surconsommation par l'homme et l'animal a entraîné la mutation de bactéries et l'émergence de nouvelles, encore plus pathogènes ou résistantes. Au point que le Parlement européen devrait se prononcer dans quelques jours en faveur d'une restriction de l'usage des antibiotiques. Problème : ces dernières décennies, les big pharmas ont limité la recherche sur de nouveaux traitements, jugés insuffisamment rentables.
« Ce marché a été considéré par l'industrie pharmaceutique moins prioritaire que des domaines comme l'oncologie ou le diabète, car il est intéressant en volumes et non en valeur, estime Vincent Genet, directeur de la division santé d'Alcimed, un cabinet de conseil spécialisé dans les sciences de la vie. Plusieurs laboratoires ont donc fait le choix de transformer leurs activités internes de R et D de candidats antibiotiques en spin off. » Ainsi, Sanofi s'est séparé de Novexel... repris en 2010 par AstraZeneca, tandis que Novartis fondait Basilea, désormais coté en Bourse.
Les big pharmas reprennent la recherche
Le marché des antibiotiques représenterait aujourd'hui entre 40 et 65 milliards de dollars. Une grande partie est consacrée aux traitements contre les maladies nosocomiales, ces infections contractées au cours d'une hospitalisation. Conséquence, certaines big pharmas ont relancé leurs recherches. « Des contrats très importants ont été signés entre l'industrie pharmaceutique et des spécialistes de l'anti-infectieux », observe Marc Lemonnier, président de la start-up Antabio. Sanofi, qui s'intéresse notamment à la prévention et au traitement des infections provoquées par la bactérie E.coli, a versé en juillet 10 millions de dollars au laboratoire américain Rib-X pour découvrir des classes d'antibiotiques. Et l'allemand Bayer vient de dépenser 25 millions de dollars pour acquérir les droits en Asie et dans les pays émergents d'un antibiotique développé par la biotech américaine Trius Therapeutics. Mais la mise au point de ces traitements, pour beaucoup encore en phase II, ne devrait pas être finalisée avant quelques années.
Heureusement, quelques start-up françaises et américaines - transfuges de grands laboratoires ou petites sociétés qui ont vu venir l'opportunité - se mobilisent pour trouver des traitements permettant de rendre les antibiotiques existants plus efficaces. « C'est une compétition, avec une poignée de start-up et de biotechs spécialisées dans des approches innovantes, et beaucoup de recherches académiques », décrit Marc Lemonnier, dont la société oeuvre à stopper la virulence des bactéries. Elle peut heureusement compter sur l'aide du Commissariat à l'énergie atomique (CEA). « Nous développons plusieurs inhibiteurs, et notamment des molécules chimiques capables de bloquer le dispositif avec lequel les bactéries Gram négatif injectent leurs toxines dans les cellules de l'hôte infecté », raconte Daniel Gillet, de la direction des sciences du vivant du CEA (Saclay). Problème, faute de moyens en France, certains de ses projets sont financés par l'Institut national de la santé... américain ! Qui, en conséquence, pourrait demander à bénéficier en priorité des découvertes du laboratoire...
Mais la France se réveille. L'institut de recherche technologique Lyon Biotech, dédié à l'infectiologie, devrait être opérationnel en 2012 et recevoir 200 millions d'euros de l'État. Il comptera parmi ses membres de nombreuses entreprises, dont bioMérieux. « Grâce à ses tests de dépistage ou de diagnostic rapide, l'industrie du diagnostic a un rôle à jouer, en permettant de réduire la prévalence des infections nosocomiales et en déterminant l'usage approprié d'antibiotiques », promet Jacques Schrenzel. BioMérieux a d'ailleurs noué en 2010 un partenariat avec le CEA pour développer des méthodes de détection et d'identification bactériennes, fondées sur les nouvelles techniques de spectrométrie de masse ou d'imagerie. Objectif : déterminer très rapidement si une bactérie est susceptible de résister à certains ou à tous les antibiotiques...
Utiliser des gels désinfectants, très efficaces Se faire vacciner Limiter sa consommation d'antibiotiques
25 000 décès sont causés chaque année en Europe par cinq infections provoquées par des bactéries résistantes aux antibiotiques. Ces infections sont à l'origine de 1,5 milliard d'euros de dépenses de santé et de pertes de productivité. Depuis 1970 la majorité des antibiotiques mis sur le marché ne correspondent en fait qu'à des variantes de traitements existants. Seuls 15 antibiotiques en développement présenteraient un nouveau mécanisme d'action contre les bactéries et pourraient être actifs contre les bactéries résistantes. Dont deux contre les bactéries Gram négatif multirésistantes du type NDM-1 ou E. coli...
Connue pour les ravages qu'elle a provoqués au XIXe siècle, la tuberculose sévit encore. Cet été à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), 23 personnes ont contracté cette maladie infectieuse due au bacille de Koch (BK). Malgré les campagnes de vaccination, 5 276 personnes étaient infectées en 2009 dans l'Hexagone. Contagieuse et « potentiellement grave », la tuberculose se traite pourtant par la prise quotidienne d'antibiotiques pendant six mois. Sanofi dispose d'une équipe de R et D dédiée et a cofinancé le programme d'une chercheuse du CNRS qui étudie comment s'adapte la bactérie responsable de la maladie. Dans l'espoir d'identifier de nouvelles cibles et de tuer le pathogène.
DA VOLTERRA PROTÈGE LA FLORE INTESTINALE Les produits de Da Volterra protègent la flore intestinale au cours d'un traitement par antibiotiques en les inactivant dans l'intestin. Pour éviter qu'une partie de l'antibiotique n'y tue certaines bactéries et conduise à une destruction de cette flore, provoquant des diarrhées et laissant proliférer les bactéries résistantes. « À l'instar des énergies fossiles, les antibiotiques sont des ressources rares qu'il faut préserver », estime Florence Séjourné, directrice générale de la biotech parisienne de 20 personnes fondée en 2000 par un spécialiste de microbiologie de l'Assistance publique - Hôpitaux de Paris. Elle espère lancer un de ses produits en 2016. ANTABIO CONÇOIT L'ANTIBIO SUR MESURE Grâce à sa technique de criblage à haut débit, la start-up toulousaine Antabio sélectionne des molécules s'attaquant à certaines bactéries Gram négatif, les entérobactéries comme l'E-coli ou la NDM-1, responsable d'infections nosocomilaes. Le credo de cette société créée en 2009 : s'attaquer à la virulence des bactéries. Pour amener ses produits jusqu'à la phase de tests chez l'homme, à la fin de 2014, la start-up de cinq personnes cherche à lever cinq millions d'euros d'ici à la fin de l'année. CUBIST TRAQUE LES STAPHYLOCOQUE DORÉ Le Cubicin, un antibiotique injectable utilisé dans le traitement de graves infections à Gram positif (comme le staphylocoque doré résistant à la méticilline), pourrait dépasser le milliard de dollars de ventes annuelles aux États-Unis. Il a été développé par Cubist Pharmaceuticals, une biotech du Massachusetts créée en 1992, qui affiche pour 2010 un chiffre d'affaires de 636 millions de dollars. De quoi susciter l'appétit de big pharmas comme AstraZeneca, et de la biotech Shire qui serait prête à la racheter pour deux milliards de dollars. Car Cubist Pharmaceuticals développe aussi de nouveaux antibiotiques contre les bactéries Gram négatif ultrarésistantes, dont l'un vient d'entrer en étude de phase III. MPEX VEUT ASPHYXIER LES BACTÉRIES Également mobilisée contre les bactéries Gram négatif, Mpex a mis au point des inhibiteurs de pompes d'efflux, des complexes protéiniques présents chez ces bactéries et qui renforcent la résistance aux antibiotiques. Une technologie qui a séduit le laboratoire GlaxoSmithKline (GSK), avec lequel elle développe depuis 2008 des candidats médicaments. Fondée en 2001 à San Diego, la biotech vient d'être partiellement rachetée par Aptalis Pharma, un laboratoire américain intéressé par son antibiotique dans le traitement des infections pulmonaires des patients atteints de mucoviscidose.

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