Soufflet inaugure une malterie XXL
Par Patrick Déniel - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3202Dans un marché mondial du malt en pleine concentration, le groupe a inauguré la plus grande usine d'Europe. Géographiquement, elle est idéalement placée pour alimenter les brasseurs d'Amérique latine, d'Asie et d'Afrique.
Une malterie, les pieds dans l'orge. Au coeur de la Champagne-Ardenne, l'une des principales régions de production d'orge de brasserie au monde, le groupe agro-industriel Soufflet (3,02 milliards d'euros de chiffre d'affaires) a fait sortir de terre, en dix-sept mois, la plus grande malterie d'Europe, dans son fief de Nogent-sur-Seine (Aube). « C'est même la plus grosse malterie du monde si l'on raisonne par batch. À chaque cycle de production, nous transformons 550 tonnes d'orge en quelque 460 tonnes de malt », fait valoir Boris Merlin, le directeur de l'usine, en entamant la visite d'un site qui s'étale sur cinq hectares. La nouvelle unité jouxte une première malterie construite en 1972, d'une capacité de 72 000 tonnes. Si bien qu'au total, la production annuelle des deux unités atteindra, en rythme de croisière, 240 000 tonnes de malt pilsen, destiné à la fabrication de bières blondes.
Au total, 60 000 m3 de béton, 9 500 tonnes d'acier, 1 000 tonnes d'Inox, 25 000 m2 de bardage, 18 kilomètres de tuyauterie, 215 kilomètres de câbles, 36 tonnes de tubes de verre... l'alignement des chiffres donne la mesure de ce monument céréalier, dont le groupe ne souhaite pas dévoiler le coût qu'on imagine élevé. Vue de loin, la malterie ressemble à un immense jeu de Lego, rassemblant plusieurs groupes de silos bétonnés d'une cinquantaine de mètres de haut, des bâtiments techniques, et de larges cuves cylindriques en Inox où les céréales sont étalées en épaisses couches. Tous ces éléments étant reliés les uns aux autres par de hautes rampes de convoyage.
Il faut neuf jours et quatre étapes successives pour transformer une orge en malt : deux jours de trempage qui serviront à humidifier les céréales afin de déclencher la germination, cinq jours de germination qui vont activer les enzymes des céréales. Ensuite, deux jours de touraillage, action qui consiste à ventiler de l'air chaud à plus de 80 °C pour sécher les céréales, stopper leur activité enzymatique et permettre au malt de développer toutes ses qualités organoleptiques. Enfin, vient le dégermage pour retirer les radicelles qui ont poussé lors de la germination.
Ce projet ambitieux, Soufflet l'a mené dans un marché du malt en pleine turbulence. Dans le sillage de la concentration du secteur brassicole qui a vu émerger ces derniers mois quatre gros opérateurs mondiaux (AB-Inbev, Sab-Miller, Heineken et Carlsberg), les malteurs eux aussi se concentrent (lire p.22). Les brasseurs sont de loin leurs principaux clients. Sur les quelque 22 millions de tonnes qui devraient être produites dans le monde cette année, 90 % seront englouties par les brasseries, le reste étant transformé par les distilleries de whisky, les usines agroalimentaires ou de nutrition animale. « Sur les grands marchés, la taille critique à atteindre se situe entre 20 et 25 % des volumes », estime Christophe Passelande, le directeur général des Malteries Soufflet. Numéro deux mondial, le groupe n'exclut pas d'effectuer, lui aussi, des opérations de rachat, notamment en Europe, sa principale zone d'influence.
Ces derniers mois, le groupe familial s'est concentré sur la croissance interne et la construction de deux unités flambant neuves. La première, en Roumanie (d'une capacité de plus de 100 000 tonnes), a vocation à suivre l'expansion du marché de la bière dans les pays de l'Est, où le groupe est présent depuis une douzaine d'années. Le choix d'implanter la seconde unité à Nogent-sur-Seine est stratégique à plus d'un titre. Si l'usine a un pied dans l'orge, elle a aussi un pied en bord de Seine, précisément sur le port de Nogent, deuxième port céréalier français, dont le groupe a reçu la concession il y a deux ans, et qui jouxte le site. À proximité du quai de chargement des péniches, un gigantesque silo de 17 000 tonnes abrite la production de la malterie. « Notre objectif est d'expédier 80 % de nos volumes par péniches et 20 % seulement par camions », affirme Boris Merlin.
CAP SUR LES ÉMERGENTS
De Champagne-Ardenne, Soufflet entend fournir les nombreuses brasseries du nord de l'Europe par voie fluviale. Le canal Seine-Nord, liaison entre la Seine et le réseau du Nord de l'Europe, devrait permettre ainsi au groupe de remonter la marchandise à coût réduit avec des barges de grands gabarits (environ 3 000 tonnes) jusqu'aux brasseries du Benelux. « Cet ouvrage est vital pour la malterie. Il devrait nous permettre de diviser par deux le coût logistique par rapport au camion », estime Christophe Passelande. Le brasseur néerlandais Heineken devrait ainsi acheter 50 % du malt produit à Nogent. Un contrat pluri-annuel de livraison a été passé en ce sens au moment où Soufflet a lancé son investissement. Le numéro deux mondial du malt a également signé des accords d'approvisionnement avec le sud-africain SAB Miller et le brésilien Schincariol. Car, de Nogent, le groupe céréalier entend expédier une bonne partie de sa production vers la Normandie. Les péniches chargées de vrac naviguent vers Rouen, premier port céréalier français, où Soufflet dispose d'une unité industrielle qui réunit des lots venus de différentes usines afin de faire de l'expédition en « full cargo ». Les péniches chargées en conteneurs de vingt ou quarante pieds arrivent au Havre, principal port pour le trafic de conteneurs. Le groupe espère ainsi pouvoir répondre au dynamisme de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique latine, les trois principales zones de croissance sur le marché de la bière.
MOINS D'EAU, MOINS D'ÉNERGIE
Pour être compétitif sur ces destinations, le groupe a travaillé la productivité de Nogent. Ultra-automatisée, l'usine n'emploie que 25 personnes, dont huit dans la salle de contrôle informatique ! Le site tourne vingt-quatre heures sur vingt-quatre mais le personnel ne travaille qu'en deux-huit. « La nuit, les systèmes de contrôle prennent le relais et avertissent le personnel d'astreinte », détaille Boris Merlin. Le groupe a mis en place des technologies pour réduire les deux gros postes de coût : l'eau et l'énergie. La consommation d'eau à la tonne produite a diminué de 30 % par rapport aux autres unités en optimisant la phase de trempe de l'orge, avec de nouveaux procédés (nébulisation des céréales au lieu de l'humidification, décuvage de la tour de trempe à sec, installation de systèmes de nettoyage en place automatisés...). Côté énergie, les équipements récents (récupérateurs d'énergie, pompes à chaleur, réchauffeurs d'air à haut rendement, échangeurs en tubes de verre, variateurs de vitesse sur les ventilateurs, système de réfrigération...) ont permis de réduire la consommation de 20 % à la tonne produite. Une chaudière biomasse entrera en production l'an prochain. Elle devrait brûler quelque 11 000 tonnes de poussières récupérées lors de la manutention des céréales et du process, et fournir la moitié de la consommation d'énergie de l'usine. Le site devrait rester sans équivalent pendant quelques années et permettre à Soufflet de bénéficier à plein de la reprise du marché mondial de la bière qui s'amorce. Et de conforter sa place de numéro deux mondial...

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