SIDERURGIELe recentrage d'Usinor fait la part belle aux " spécialistes "Usinor vient de céder Unimétal au sidérurgiste anglo-indien Ispat et s'apprête à se séparer d'Ascométal. La cession de ces pôles s'inscrit dans l'évolution vers davantage de spécialisation et dans une remise en cause progress...

Publié le | L'Usine Nouvelle n° 2679

SIDERURGIE

Le recentrage d'Usinor fait la part belle aux " spécialistes "

Usinor vient de céder Unimétal au sidérurgiste anglo-indien Ispat et s'apprête à se séparer d'Ascométal. La cession de ces pôles s'inscrit dans l'évolution vers davantage de spécialisation et dans une remise en cause progressive du statut social.



Chose promise, chose due. Avant juin, Usinor en aura terminé avec la vente de sa branche " aciers spéciaux ". Il se sera ainsi séparé de 7 000 personnes, principalement en Lorraine, et d'une kyrielle d'activités totalisant plus de 10 milliards de francs de chiffre d'affaires. Unimétal (3,9 milliards de francs de chiffre d'affaires, avec ses filiales de tréfilage et d'étirage) vient en effet de trouver preneur avec le sidérurgiste d'origine indienne Ispat. Tandis que, pour l'autre gros morceau de cette branche, Ascométal (5 milliards de francs de chiffre d'affaires avec ses forges et ses ressorts), les discussions sont entrées dans leur dernière ligne droite.

La cession de ce pôle aciers spéciaux (baptisé Aster) intervient alors que la sidérurgie européenne connaît une mutation sans précédent : le luxembourgeois Arbed a mis la main sur la sidérurgie espagnole et se porte acquéreur de l'allemand Salzgitter ; Hoogovens a fait main basse sur le belge Bo'l, et Usinor sur Cockerill-Sambre. Sans oublier la mégafusion entre Thyssen et Krupp. Mais, surtout, cette cession met en évidence une évolution nouvelle de la sidérurgie, " où la spécialisation des acteurs est en train de s'accélérer ", observe Claude Lentini, responsable en France d'Imatra Steel, le concurrent finlandais d'Ascométal. Aster, un tissu hétérogène issu de la fusion, il y a dix ans, d'Usinor et de Sacilor, aurait été impossible à vendre d'un bloc. Quoi de commun, en effet, entre les aciéries électriques d'Ascométal et d'Unimétal et les rails de Sogérail ? Les tôles électriques d'UGO ou les roues de Valdunes ? La logique plaide de plus en plus pour une séparation de ces activités.

Une spécialisation en marche

Les filiales d'Aster, vendues depuis octobre dernier, ont d'ailleurs toutes renforcé un spécialiste de leur métier. British Steel s'apprête ainsi à acquérir Sogérail pour doubler ses deux derniers concurrents en Europe, Voest-Alpine et Thyssen-Krupp. De même, en reprenant à Usinor, en décembre, les tôles électriques d'UGO, Thyssen-Krupp a lui-même conforté sa position de leader mondial de cette spécialité. Tout comme l'américain Freedom Forge Holding, depuis l'achat, en fin d'année dernière, des roues et des essieux ferroviaires de Valdunes. La reprise d'Unimétal et de son aciérie de Gandrange, par Ispat International, s'inscrit aussi dans cette logique de spécialisation. Le groupe d'origine indienne, installé aux Pays-Bas, s'est taillé un véritable empire autour du fil machine avec, en quatre ans, les reprises de l'allemand HSW, d'Irish Steel, puis des produits longs de Thyssen. Avec Unimétal, Ispat conforte sa position de numéro 1 en Europe de la spécialité, devant l'espagnol GSW (également candidat à l'achat), et, surtout, l'italien Riva, l'autre grand gagnant de la concentration du fil machine. Ispat récupère dans la foulée les deux filiales de transformation SMR, spécialiste des barres de décolletage, et, surtout, Tréfileurope. Les conservera-t-il ? " La tentation est sans doute forte de s'assurer un débouché important, mais Ispat, qui n'a pas l'habitude de faire le métier de ses clients, peut aussi bien se désengager ", estime Lionel Lemaire, président du syndicat européen du tréfilage et P-DG du groupe Conflandey, le principal concurrent de Tréfileurope en France. La logique de spécialisation pourrait alors entraîner de nouvelles ventes.

Ascométal : la logique de l'éclatement

Si cette logique de spécialisation croissante prévaut, la question du maintien en l'état d'Ascométal se pose aussi. Avec ses quatre aciéries, les ressorts d'Allevard et les trois grandes forges d'Ascoforge, Estamfor, Schmiedag et Safe, en Moselle (l'ancienne forge de Renault), l'ensemble n'a guère d'équivalent en Europe. Sinon chez Thyssen-Krupp, depuis que British Steel s'est désengagé de ses forges. " Usinor a eu une stratégie régulière et pertinente en positionnant Ascométal sur les sous-marchés de l'automobile ", estime Patrick Genevaz d'Euroconsult. Cette politique s'est révélée payante puisque Ascométal détient aujourd'hui entre 15 et 20 % du marché européen et que Ascoforge travaille avec la plupart des constructeurs. Mais, en décidant de concentrer ses forces sur les aciers plats et les aciers inoxydables, Usinor n'a plus les moyens de faire vivre Ascométal. De l'acier pour roulements à billes au transport ferroviaire, en passant par les marchés de la mécanique, sa filiale embrasse trop large. " Or le développement d'une nouvelle nuance coûte de plus en plus cher et dure quatre ou cinq ans ", explique Claude Lentini. Les aciers spéciaux sont plus que jamais l'affaire de spécialistes qui ont besoin de volume pour se développer.

Une valeur sûre

La mise sur le marché d'Ascométal précipite cette recomposition en Europe. Le ou les repreneurs feront une bonne affaire. L'ensemble que forme Ascométal est d'autant plus attractif que, à l'inverse d'Unimétal, Ascométal gagne de l'argent (3,7 % de rentabilité nette en 1997). Les aciers spéciaux sont une valeur sûre. L'an dernier, ils ont le mieux résisté à la chute des prix, ne reculant que de 5 % en moyenne quand le fil machine, par exemple, accusait 30 % de recul. Usinor vendra-t-il ce petit joyau d'un bloc à un fonds d'investissement ? BC Partners est sur les rangs. A charge pour lui de valoriser ensuite Ascométal pour l'introduire en Bourse ou de le vendre par appartements. La solution a l'avantage d'être rapide. Mais, pour en tirer un meilleur prix, Usinor a intérêt à " saucissonner " Ascométal. La logique industrielle s'y prête. " Il est, par exemple, beaucoup plus facile de vendre les trois forges séparément, car les acquéreurs vont raisonner d'abord en complément d'outils et de marchés ", explique Christian Guérin, délégué général du Syndicat de la forge. Ascométal attire les convoitises. Thyssen-Krupp, qui a fait de son intégration dans l'automobile une priorité, trouverait avec Safe (qui est resté le principal fournisseur de Renault) un complément en France des activités forges de Thyssen Umformtechnik. " Et un excellent moyen de donner à ces aciers davantage de valeur ajoutée qu'en les vendant directement aux transformateurs ", ajoute Claude Lentini. Mais le groupe allemand, encore aux prises avec sa fusion, a-t-il la liberté de manoeuvre pour saisir cette opportunité ? Et British Steel ? Le groupe anglais cherche depuis des années à s'installer sur le continent. Les quatres aciéries d'Ascométal sont d'autant plus tentantes pour lui qu'elles sont en ligne avec sa production d'aciers spéciaux. Un repreneur industriel aurait aussi l'avantage de rassurer les salariés.

Des salariés mitigés

Face à toutes ces mutations, les salariés du groupe sont inquiets mais partagés. A l'appel d'une intersyndicale CGT, CFDT, CFE-CGC, CFTC, FO - regroupement qui ne s'était pas produit depuis près de vingt ans -, la moitié d'entre eux ont signé une pétition condamnant la nouvelle organisation d'Usinor. Ceux d'Unimétal s'inquiètent des projets sociaux d'Ispat - d'ici à juin 1999, le groupe anglo-indien réduira de 28 % les effectifs de sa filiale allemande Rurhort, acquise en 1997. " Mais, en même temps, le personnel n'éprouve aucun traumatisme à quitter le giron d'Usinor ", observe Gérard Loparrelli, administrateur CGT d'Unimétal. Depuis sa décision de se centrer sur les produits plats, Usinor a peu investi dans sa filiale. L'entrée dans un groupe spécialisé dans leur métier ne serait pas forcément une mauvaise affaire. Même les cadres supérieurs se féliciteraient de la cession à Ispat. D'autant qu'ils auraient reçu des engagements de conserver leur poste. Signe de pérennité, Unimétal vient de nommer un nouveau directeur des affaires sociales, Daniel Bertèche, attendu pour le 1er avril. Les salariés d'Ascométal, eux, sont dans l'expectative. Et ceux qui resteront dans le giron d'Usinor n'auront d'autre choix que de s'adapter.

Limiter la casse

Le statut protecteur aura bientôt vécu. 3 000 à 4 000 suppressions d'emplois sont probables à l'issue de la réorganisation d'Usinor en vingt-quatre unités opérationnelles. Les cadres des services fonctionnels sont les premiers visés. Usinor n'essaiera que de limiter la casse dans le cadre de la négociation sur la réduction du temps de travail - les négociations sont prêtes à s'ouvrir. Et la convention emploi, facilitant le temps choisi et expirant le 31 décembre 2000, sera renégociée à la baisse. " Si nous nous inscrivons effectivement dans une logique de plan social, il est évident que nous essaierons de mobiliser la solida-rité d'une manière beaucoup plus ferme ", explique Georges François, le directeur des ressources humaines d'Usinor. En clair, une réduction temporaire d'activité de 20 % serait imposée aux salariés âgés de 50 ans, mais " avec compensation salariale ". Le régime dérogatoire de préretraites progressives serait revu dans un sens plus restrictif, celui de la loi commune. Enfin, Usinor réfléchit à une fusion de ses conventions d'entreprise Etam et cadres, aujourd'hui distinctes, entraînant une plus grande individualisation des politiques salariales. En septembre, l'annonce du recentrage d'Usinor avait surpris par son ampleur et son " timing " serré. Francis Mer a montré qu'il tenait ses promesses. L'intégration de Cockerill-Sambre et la faiblesse des prix de l'acier ne lui laissent pas le choix.



Alors que les concentrations s'accélèrent...

Fusion Thyssen-Krupp en 1997.

Prise de participation de 35 % d'Arbed dans Aceralia en 1997.

Achat de Cockerill-Sambre par Usinor en 1998.

Négociations Arbed-Salzgitter début 1999.

... La vente des aciers spéciaux d'usinor précipite la spécialisation des acteurs ...

L'achat de RTM et de Valdunes (560 millions de francs de chiffre d'affaires) fait de l'américain Freedom Forge Holding le numéro 1 mondial des roues et essieux ferroviaires.

L'achat d'UGO (629 millions de francs de chiffre d'affaires) fait de Thyssen-Krupp le numéro 1 mondial des tôles à grains orientés.

L'achat de Sogérail (1,15 milliard de francs de chiffre d'affaires) fait de British Steel le numéro 1 européen de la fourniture de rail.

L'achat d'Unimétal et de ses filiales Tréfileurope et SMR (3,9 milliards de francs de chiffre d'affaires) fait d'Ispat le numéro 1 européen du fil machine.

... Et usinor concentre ses forces

Sur les aciers plats au carbone, où il pointe à la troisième place mondiale des producteurs d'aciers plats au carbone derrière le sud-coréen Posco et le japonais Nippon Steel.

Les aciers inoxydables, où il pointe à la deuxième place mondiale derrière Thyssen-Krupp.



Jusqu'où ira l'anglo-indien ISPAT ?

L'achat d'Unimétal installe Ispat dans le gotha de la sidérurgie européenne. L'ascension du groupe indien a été rapide. En quatre ans, grâce aux reprises de l'allemand HSW (Hamburger Stahlwerke), d'Irish Steel et surtout des activités " produits longs " de Thyssen, Ispat s'est taillé un petit empire. Le " Bernard Tapie " de la sidérurgie, comme on le surnommait il y a encore quelques années chez Usinor, a changé de division.

Ispat International (2,2 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 1997) est devenu le numéro 1 européen du fil machine. Une spécialité qui souffre particulièrement. Justement. " Ispat achète en bas de cycle ce que les autres ne veulent pas, c'est encore le cas avec le fil machine d'Unimétal ", observe Patrick Genevaz, d'Euroconsult.

La recette du sidérurgiste indien repose ensuite sur un management très court et une faculté à faire tourner ses usines à plein rendement. Et Unimétal, où l'appareil de production tourne à moins de 70 % de ses capacités (selon des sources syndicales), a de la marge.

L'ambition du groupe indien ne se limite plus aux seuls produits longs. L'acquisition d'Inland Steel aux Etats-Unis l'an dernier l'a fait entrer de façon majeure dans les aciers plats, où sa position très internationale constitue un atout. Jusqu'où ira ce franc-tireur de l'acier ?



Une " culture sociale " affirmée

Un régime confortable pour 44 000 salariés

Promotion du temps partiel choisi, cofinancé par l'Etat. Réduction à 80 % à partir de 50 ans, payés à 92 % (70 % si RTT de 50 %).

Régime de préretraites progressives dérogatoire (deux embauches compensent en moyenne trois PRP).

Préretraite à 54-55 ans.

Un dialogue social dynamique

Usinor est la première entreprise française à s'être dotée d'un comité de groupe européen.

Pour un cadre, le militantisme (provisoire) à la CGC est encouragé.

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