Sécurité : « Les entreprises françaises en Tunisie n'étaient pas prêtes »
Par Barbara Leblanc - Publié le
ENTRETIEN Un mois après les mouvements en Tunisie, Louis Caprioli, directeur de la sécurisation du développement à l'international chez Geos, revient sur la question de sécurisation des sites industriels dans les pays à risque.
Geos a-t-elle été sollicitée durant les évènements en Tunisie et en Egypte ?
Oui, dans les deux cas. Mais le cas de la Tunisie est un peu particulier. Les entreprises sur place n’étaient pas préparées à de tels évènements, très soudains. La question de la protection du personnel des entreprises étrangères ne se posait pas avant les événements, contrairement à la plupart des pays dans lesquels nous travaillons. Le risque de criminalité était réduit, ainsi que les mouvements sociaux.
Comment les entreprises ont-elles fait alors ?
Cela a été un peu la débandade, car elles n’avaient que des sociétés de gardiennage sur place. Elles ont donc fait appel à des entreprises comme la nôtre. Dans des situations d’urgence comme celle-là, un de nos employés part sur place et prend en charge toute la sûreté. Il fait l’interface avec les autorités locales, tout en restant en liaison avec le centre de veille, ici en France.
La plus grosse difficulté a été d’aller chercher les gens à leur domicile, parfois éloigné. Ce qui était risqué du fait des agressions sur place. L’essentiel, dans ce cas précis, est d’avoir un partenaire local de confiance.
Certaines sociétés françaises font-elles appel à Geos depuis la fin de la crise ?
Oui, car le pays reste risqué aux yeux de plusieurs d’entre elles. La police a été discréditée, certaines prisons ont été ouvertes et des criminels de droit commun sont désormais dans les rues. Elles veulent donc se protéger au mieux. Nous leur proposons donc de faire un audit et d’élaborer un plan de sûreté, comme on le fait à chaque nouveau contrat avec une entreprise.
Quelles sont d’ailleurs les démarches pour sécuriser un site ou le personnel d’une entreprise à l’étranger ?
Soit l’entreprise nous demande de réaliser un audit, soit nous allons les démarcher, selon les situations. Dans les deux cas, nous leur proposons un plan technique et un plan financier, l’un n’allant pas sans l’autre.
Comment se déroulent vos missions sur le plan technique ?
Nous envoyons un Security manager, qui prépare un audit en évaluant les risques dans le pays. A partir de là, est élaboré un plan de sûreté et des recommandations (protection du domicile des employés ou sur la surveillance des sites de production) qui sont émises au client et à ses salariés.
On informe les entreprises sur les risques encourus, car il faut savoir qu’elles ont une responsabilité auprès de leurs salariés. Elles doivent les tenir au courant sur les conditions de vie dans le pays, car les salariés peuvent à tout moment invoquer leur droit de retrait. Tout cela est donc préparé en amont dans la plupart des pays.
Le plan est-il élaboré avant l’installation de l’entreprise sur place ou peut-il être fait après ?
Là encore, tout dépend de la situation. Parfois, lorsqu’elles ont à gérer d’importants contrats ou chantiers, elles se renseignent avant même la signature du contrat sur le budget qu’il faudra débloquer pour assurer la sécurité des lieux et du personnel. Elles sont conscientes qu’elles doivent apporter des réponses, mais elles savent aussi que la sécurité a un coût.
Quel est-il justement ?
Tout dépend du pays dans lequel l’entreprise désire s’implanter. Plus le pays est à risque, plus c’est onéreux, car il faut mettre en place des dispositifs spécifiques, comme des convois ou des véhicules blindés. En général, cela revient à environ 1 à 2% du montant total du contrat sur place.
Qui décide de rapatrier le personnel ou de fermer un site ? A quel moment ?
Nous sommes une entreprise de conseil, donc nous récoltons toutes les informations nécessaires auprès des ambassades ou des interlocuteurs sur place. Mais la décision finale vient de l’entreprise, car c’est elle qui a la responsabilité de ses salariés. Parfois, certaines préfèrent garder certains salariés volontaires sur place pour continuer à faire tourner l’usine ; d’autres partent directement. C’est un choix différent à chaque fois et très stratégique. L’élément déclencheur au rapatriement est presqu’à tous les coups la montée de la violence dans le pays.
Vous évoquez beaucoup la sécurité des personnels, mais qu’en est-il des sites industriels ?
Si on nous le demande, nous le faisons. Mais il faut savoir que sécuriser une usine est basique et cela relève bien souvent du travail d’entreprises de gardiennage. En cas de montée de violence dans le pays, nous pouvons durcir le dispositif à l’aide de caméras télévisées par exemple, ou de systèmes de barrière plus rigoureux.
Certains sites sont plus facilement visés que d’autres ?
Sans aucun doute, toutes les sociétés pétrolières font l’objet de lourdes mesures de sécurité.
La situation en Egypte a-t-elle été plus facile à gérer qu’en Tunisie ?
Oui, car dans ce pays qui a déjà connu le terrorisme, les entreprises avaient déjà des plans en place. Nous avons été amenés à faire des évacuations de salariés ou de journalistes.
Des mouvements sociaux se multiplient en Algérie ou au Yémen par exemple. Les entreprises françaises ont-elles pris des mesures de sécurisation, selon vous ?
Il y a un risque de contagion dans ces zones effectivement. Mais chaque pays est à part, il ne faut pas généraliser. Pour ce qui est de l’Algérie, le contexte historique fait qu’il y a déjà eu de grosses difficultés. Les entreprises ont donc pour la plupart déjà des plans de sûreté comme en Egypte. D’ailleurs, parfois, pour une même société présente dans plusieurs pays voisins, Geos envoie un responsable sécurité pour toute la zone.
Quant au Yémen, il faut savoir que de nombreuses entreprises françaises ont déjà rapatrié leurs salariés il y a plusieurs mois de cela. D’autres ont beaucoup durci leurs conditions de travail.
Y a-t-il d’autres pays dans le monde où vous assurez un travail de surveillance intensif comme dans ces pays ?
En Amérique latine. Mais là-bas le problème est surtout la criminalité au sein même de l’entreprise, certains salariés menaçant par exemple d’enlever le patron.

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