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« SE PASSER DE NUCLÉAIRE EST IRRÉALISTE »

Par PROPOS RECUEILLIS PAR ANNE-SOPHIE BELLAICHE - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3243
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© LUC PÉRÉNOM

Selon Marie-Claire Cailleteaud, porte-parole de la CGT Mines-Énergie, il est temps de construire un mix énergétique capable de répondre aux énormes besoins mondiaux... Tout en réduisant les émissions de carbone.

Au siège de la CGT, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), la fédération Mines-Énergie, l'une des plus puissantes de la confédération, est particulièrement attentive aux décisions prises outre-Rhin sur le nucléaire. Les grandes entreprises du secteur, et en particulier EDF, sont des bastions pour ses adhérents. Elle s'y intéresse pour des questions d'emplois directs mais aussi indirects. La filière nucléaire représente plus de 100 000 emplois en France, mais la CGT considère aussi qu'une énergie économique, comme c'est le cas de l'électricité nucléaire, est un élément de compétitivité pour de nombreux secteurs industriels français.

Que pensez-vous de la sortie rapide et définitive du nucléaire de l'Allemagne ?

L'Allemagne a pris une décision politique voire politicienne. Ce choix n'est pas fondé sur une analyse sociale, économique et environnementale, mais sur l'émotion. Pour nous, la question du nucléaire ne se pose pas en termes de pour ou de contre. Nous l'analysons en fonction des besoins énergétiques du monde qui vont croissant, en particulier dans les pays émergents, et au prisme de l'épuisement des ressources fossiles et des alternatives existantes. L'Allemagne a décidé de construire 30 centrales thermiques d'ici à 2017, cela veut dire 20 % de CO2 en plus, quand les derniers rapports nous montrent que l'on ne va pas atteindre les objectifs de réduction. Elle va s'appuyer sur le gaz dont le prix risque d'augmenter. Les industriels Allemands sont d'ailleurs inquiets à l'idée de savoir s'ils conserveront une énergie stable et à un coût compétitif.

Pour la première fois, l'Allemagne aurait donc pris une décision qui ne serait pas favorable à l'industrie ?

Il faut voir comment cela se passera. Il y a une certaine incohérence de toute façon, voire une hypocrisie. Depuis que l'Allemagne a mis ses premiers réacteurs à l'arrêt, elle a doublé ses importations d'électricité nucléaire en provenance de la France et de la République tchèque. De plus, je ne crois pas que ses industriels vont laisser tomber le secteur. Si Siemens affirme vouloir sortir du nucléaire, il a tout de même des accords de développement avec les Russes sur le sujet. Quant à E.on, s'il ne fait plus de nucléaire sur son territoire national, il continue à opérer en Italie. Je ne vois pas l'Allemagne sacrifier son industrie, je souhaiterais que la France fasse de même, mais j'ai moins d'assurance.

Pensez-vous que la décision prise outre-Rhin puisse avoir un impact sur le nucléaire en France ?

Après Fukushima, le débat est là, forcément. La CGT souhaite qu'il se fasse de manière transparente et en intégrant tous les paramètres : la sécurité, les tarifs, les émissions de CO2, l'organisation de la filière. Ce sont des questions fondamentales. Nous n'avons pas attendu Fukushima pour en parler. On ne se préoccupe pas assez de politique énergétique en France. Quand le rapport Roussely a été classé secret-défense, nous avons écrit à tous les députés et sénateurs, pour dire « ce n'est pas normal ». J'ai suivi les débats de la loi Nome à l'Assemblée, il n'y avait pas plus d'une quinzaine de députés en séance. Certains disaient d'ailleurs que c'étaient une absurdité de favoriser le rachat par des compétiteurs privés, mais après ils ont tous voté.

En défendant le nucléaire à tous crins, ne se prive-t-on pas de marges de manoeuvre pour développer les vraies énergies renouvelables ?

À la CGT, nous pensons qu'il ne faut se priver d'aucune source d'énergie, et il faut développer la recherche sur les renouvelables, en particulier sur le stockage de l'énergie qui est clé pour pouvoir utiliser ces énergies intermittentes. Le monde a d'énormes besoins pour se développer et le réchauffement climatique peut amener des catastrophes avec des migrations massives. Le nucléaire est une énergie décarbonée, pour l'instant il est irréaliste de penser à s'en passer. Nous sommes d'accord avec Éric Besson là-dessus. Aujourd'hui, nous avons une filière performante, mais il serait très facile de la mettre à terre : on coupe La Hague et on arrête Flamantville 3, et ce sera fini.

Que pensez-vous de la politique menée pour soutenir les énergies renouvelables en France ?

Il y a des marges de progression très importante, en particulier sur le solaire... si on développe la recherche et les processus de fabrication, en particulier pour tout ce qui concerne la découpe du silicium. Ce qu'a fait le gouvernement, c'est proposer des tarifs de rachat attractifs. Cela a créé une bulle spéculative, pas une filière. Certaines sociétés sont de simples boîtes postales à Neuilly, qui importent des produits à assembler. Dans les Landes, on va produire dix fois plus de photovoltaïque que ce dont on a besoin en période de pointe. Si on s'oriente là-dessus, il faut refaire les réseaux. Mais il faut le dire et voir comment on le paye.

Y a-t-il des perspectives intéressantes avec les gaz de schiste, que les parlementaires ont écartés d'emblée ?

Nous comprenons les citoyens qui s'inquiètent et nous disons que l'exploitation avec les techniques existantes est une aberration. Mais il faut que la recherche continue. Au début, on ne pouvait pas exploiter les gaz de Lacq, car ils étaient trop soufrés, puis on a trouvé des solutions. On doit pouvoir faire des explorations avec du carottage pour évaluer nos sous-sols. Il ne faut pas instrumentaliser les peurs. Il y a en ce moment une mise en cause du progrès technologique, avec une défiance systématique qui est un peu dangereuse. Nous voulons porter la question du débat énergétique pendant la campagne présidentielle. Nous avons sollicité tous les partis. Pour l'instant, nous n'avons rencontré que le PCF et les Verts.

Et l'UMP ?

Le problème, c'est Nicolas Sarkozy. Il considère que le nucléaire et l'énergie c'est son dossier. Depuis que l'on a mis en place la conférence nationale de l'industrie, on a créé 11 comités de filières, et on attend toujours celui sur l'énergie. Cela fait un an qu'on le réclame.

L'ALLEMAGNE NE FAIT PAS ÉCOLE

En abandonnant le nucléaire, la première puissance industrielle mondiale n'a pas entraîné de dynamique... au contraire. Plusieurs voisins européens, comme la France ou la Suède, s'en inquiètent, craignant que l'Europe n'atteigne pas ses objectifs de diminutions de rejets de CO2. La Pologne voisine a réaffirmé son ambition d'accroître sa part nucléaire. Mais le plus fort contre-signal vient d'Arabie saoudite. Seulement, deux jours après l'annonce allemande, le royaume a annoncé la construction de 16 réacteurs. L.D.

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