Santé : Union sacrée pour les vaccins

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3297

  Pour inciter les fabricants à réduire leurs prix pour les pays émergents, de nouveaux partenariats public-privé se nouent. Avec l'aide d'un acteur phare : la Bill et Melinda Gates Foundation.

Chris Viehbacher, Andrew Witty, Jorg Reinhardt, respectivement directeur général de Sanofi, GSK et Bayer... Le 30 janvier à Londres, le casting est inédit. Les dirigeants des 13 plus grands groupes pharmaceutiques mondiaux se sont retrouvés pour s'engager dans la lutte contre les maladies tropicales négligées. Ces pathologies peuvent toucher près d'un milliard de personnes démunies dans des régions au climat tropical ou subtropical. Qui a donc convaincu les dirigeants des big pharmas ? Un certain Bill Gates. Il faut dire que les rapports de force ont changé dans le monde de la santé depuis la création, en 2000, de la Bill et Melinda Gates Foundation. « À la suite du procès de Pretoria entre des laboratoires et l'Afrique du Sud, en 2001, la question de l'accès au médicament a été poussée par la société civile, explique Jean-Francois Alesandrini, le directeur de la recherche de fonds de Drugs for neglected diseases initiative (DNDi), une institution à but non lucratif qui encourage les partenariats contre ces maladies. Depuis dix ans, on assiste à l'émergence de modèles économiques innovants, pour développer des outils thérapeutiques là où les besoins sont importants. » Le retour sur investissement étant très faible sur les maladies liées à la pauvreté, il a fallu trouver des moyens d'intéresser les acteurs privés. En particulier dans le domaine du vaccin, dont le développement, très coûteux, est conditionné à son remboursement de plus en plus difficile à obtenir. Pas vraiment les conditions idéales pour susciter l'innovation ou la philanthropie... Le marché mondial du vaccin atteint 25 milliards de dollars (près de 20 milliards d'euros) en valeur en croissance annuelle de 5%, est toujours détenu à 85% par cinq laboratoires occidentaux : GSK, Sanofi, Merck, Pfizer et Novartis. Pour attirer les acteurs privés sur ces marchés risqués, des « product development partnerships » (PPP), ont été mis en place dès 1996. Ces partenariats public-privé se concentrent sur les vaccins pour les pays émergents. Leur principe ? Partager le risque entre les grands laboratoires pharmaceutiques, les organisations non-gouvernementales, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et les gouvernements. Même si la question de la propriété intellectuelle n'est pas toujours réglée...

 

Fournisseurs engagés

En 2000, la Gavi Alliance, un PPP, a ainsi été créée pour stimuler la mise au point de vaccins à des prix abordables. Dans son berceau, un don de 750 millions de dollars de la fondation Gates. Depuis, la structure a su innover pour se financer. Les pays bénéficiaires sont tenus de collaborer au coût des vaccins, afin de viabiliser à long terme leurs programmes de vaccination. Tandis qu'un fonds a été lancé pour accueillir les participations de pays développés. D'autres donateurs, comme l'Italie, sont prêts à garantir des prix abordables aux futurs vaccins et inciter ainsi les fabricants à investir dans la R et D et leurs capacités de production. En contrepartie, les industriels s'engagent juridiquement. C'est ainsi qu'en 2010, GAVI et les laboratoires GSK et Pfizer, mais aussi deux industriels indiens, ont signé les premiers accords d'approvisionnement en vaccins contre les infections à pneumocoques. « Nous allons fournir pendant dix ans, à partir de 2013, 30 millions de doses annuelles de Prevenar, raconte Luca Mollo, le directeur médical des vaccins chez Pfizer. Pour répondre à la demande, nous avons dû restructurer en partie notre chaîne de fabrication, mais cela fait partie de nos engagements dans des programmes philanthropiques. » En ouvrant ces partenariats aux laboratoires des pays asiatiques, la concurrence entre les industriels s'est accrue, favorisant une baisse des prix. « Grâce à ces partenariats, les Bric [Brésil, Russie, Inde et Chine, ndlr] développent des plates-formes pour améliorer leurs capacités de recherche et de production, explique Zakaria Manai, manager de projet au cabinet de conseil Alcimed. Tandis que les laboratoires occidentaux peuvent, eux, capitaliser sur leur savoir-faire et prendre des positions importantes sur des marchés captifs, au-delà de ces maladies. » En s'inscrivant dans ces initiatives, cette industrie souvent montrée du doigt ces dernières années redore son image. Même si depuis l'arrivée de Bill Gates, il est devenu impossible pour un grand patron de ne pas répondre présent. « S'il commence à se plaindre de l'approvisionnement de GSK ou de Sanofi, le sujet devient très sensible politiquement pour le groupe », raconte un connaisseur. Or le roi de l'informatique a décidé de faire des vaccins la priorité de cette décennie...

Un vaccin contre le paludisme, la première maladie tropicale, pourrait ainsi voir le jour en 2015 grâce à un partenariat « modèle » entre la fondation Gates et GSK. Chacun ayant respectivement investi entre 200 et 300 millions de dollars (avec 50 à 100 millions de plus à venir pour l'industriel) pour accélérer ce projet. « Ce n'est pas une opportunité commerciale », assure-t-on chez GSK. En 2010, le groupe a promis que le prix final de son produit ne couvrirait que le coût de fabrication, avec un retour sur investissement minime, réinvesti dans la R et D consacrée à la prévention d'autres maladies tropicales négligées. Initialement produit par GSK en Belgique, le vaccin pourrait ensuite être fabriqué dans les régions affectées et serait moins cher. Car la production joue aussi un rôle dans l'accès à ces produits. Avec sa lignée dérivée de cellules souches embryonnaires de canard, le français Vivalis (spin-off du groupe Grimaud) est ainsi très sollicité par les fabricants de vaccins innovants. Pour remédier aux risques de contamination que présente la production par les oeufs de poule, mais aussi pour réduire les coûts de fabrication.

 

Tarification équitable

D'autres modèles économiques émergent. Comme le fait de vacciner et de faire payer en fonction du résultat. En cas d'infection, le labo s'engage à rembourser les doses inefficaces. Ou le « tiered pricing », qui consiste à différencier le prix d'un vaccin selon les moyens du pays. Un voyageur vacciné contre la fièvre jaune pour se rendre en Côte d'Ivoire ne paiera donc pas le même prix qu'un patient sur place. Mais si GSK se déclare prêt à fournir aux pays émergents des vaccins ne coûtant pas plus de 25% de leurs prix en l'Europe de l'Ouest, « le financement ne peut pas être de la seule responsabilité des donateurs », estime Angela Hill, senior manager dans l'unité vaccins de GSK. En particulier quand ces pays émergents et leurs populations se renforcent économiquement...

Pour que l'Asie pacifique et l'Amérique latine bénéficient en priorité de son vaccin contre la dengue, Sanofi Pasteur leur demande d'assurer la logistique. Mais contre la dengue ou le sida, les projets sont nombreux... et ne sont pas coordonnés. « Ils présentent une attractivité commerciale forte et répondent à une vraie problématique dans les pays émergents, estime Loïc Plantevin, associé du cabinet de conseil Bain et Company. À l'inverse, dans les pays développés, avec la spectaculaire amélioration des traitements du sida, le vaccin est moins attendu qu'il ne l'était il y a dix ans. Moins qu'un vaccin contre le cancer du poumon, par exemple, dont le taux de mortalité est plus élevé. » Pour soigner cette maladie, qui cause chaque année 1,1 million de décès dans le monde, une start-up française, OSE Pharma, met au point un vaccin... thérapeutique. Si ce type de produit représente une avancée technologique par rapport aux « traditionnels » traitements de prévention, de nombreuses questions sur son modèle économique sont encore sans réponse. Faudra-t-il lui associer un test diagnostic pour s'assurer que le patient sera répondant, en fonction de sa génétique ? Le prix sera-t-il déterminé à la dose, par patient, à la performance ? Et comment rentabiliser les process industriels, encore plus complexes ? Patience, Bill Gates a sûrement une petite idée...

LE COÛT DE DÉVELOPPEMENT D'UN VACCIN

Entre 300 et 800 millions de dollars (de 240 à 637 millions d'euros), sur huit à douze ans

COMMENT LES VERROUS ONT SAUTÉ CONTRE LE PALUDISME

  • 1984 GSK et un institut de recherche de l'armée américaine commencent leur collaboration dans la recherche contre le paludisme.
  • 1987 En combinant deux protéines - une du paludisme et une trouvée dans leur vaccin contre l'hépatite B -, les chercheurs de GSK créent le vaccin RTS,S.
  • 1998 Un premier essai clinique est réalisé en Afrique.
  • 2001 Un partenariat public-privé est noué entre GSK et le Malaria Vaccine Initiative, un programme financé par la Bill et Melinda Gates Foundation. Objectif : développer un vaccin pour les nourrissons et jeunes enfants vivant dans les régions endémiques d'Afrique subsaharienne.
  • 2011 Les premiers résultats de la phase III sur l'efficacité du vaccin sont encourageants. Si les résultats à venir sont convaincants, il pourrait être autorisé par l'OMS dès 2015. La production du vaccin commencera à Wavre, en Belgique.

 

En Thaïlande, Sanofi soigne sa recherche contre la dengue

À une heure de Bangkok, au coeur d'une luxuriante végétation, se trouve un étrange laboratoire à moustiques. Au Centre de référence pour la dengue de l'université Mahidol, les chercheurs travaillent depuis des années sur le vaccin développé par Sanofi Pasteur contre cette maladie tropicale sans traitement, la deuxième plus répandue dans le monde après le paludisme. Elle est à l'origine de 70 à 500 millions d'infections par an. « C'est la première fois que l'innovation sur un vaccin vient de Thaïlande », se réjouit Sutee Yoksan, le responsable du développement des vaccins du centre. Grâce aux technologies fournies par Sanofi, il analyse avec des biomarqueurs le degré d'anticorps généré par une dose chez les animaux. En ultime phase de tests sur des patients thaïlandais, le vaccin pourrait être mis à disposition des pays endémiques d'Asie pacifique et d'Amérique latine dès 2015. « Un vaccin d'une dose à 1 dollar permettrait d'immuniser tout le monde », estime Sutee Yoksan. Mais trois doses sont nécessaires et les procédés biotechnologiques utilisés pour le produire dans l'usine de Sanofide Neuville-sur-Saône (Rhône), en fin de construction, sont très onéreux. « Nous avons réalisé un important investissement [1 milliard d'euros sur quinze ans, ndlr], mais nous voulons faire des profits responsables, promet Jean Lang, le responsable de la R et D sur la dengue chez Sanofi Pasteur. Nous pouvons utiliser un mécanisme de prix différencié avec des organismes internationaux pour aider les pays défavorisés à introduire le vaccin. Ce sera discuté entre les ministères de la Santé, les fournisseurs de soin et nous. » Les gouvernements devront aussi pouvoir assurer la logistique et le suivi de la tolérance du vaccin, pour en mesurer le bénéfice à long terme... Ils pourront compter sur l'aide de la fondation du milliardaire mexicain Carlos Slim, qui devrait attribuer 150 millions de dollars à la lutte contre la dengue d'ici à 2015.

 

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