ENQUêTE Le gouvernement a lancé officiellement hier, le 7 juillet, le nouvel appel à projets pour le développement de services numériques pour la santé et l’autonomie. Les leaders de l’informatique, de l’électronique et des télécoms sont déjà actifs dans ce domaine. Leurs solutions innovantes bouleversent le secteur en sacralisant la transparence. Présentation.
C'est un diagnostic qui fait consensus. L'e-santé pourrait soigner les maux du secteur, en commençant par ses débordements financiers. L'utilisation des technologies numériques, pour la surveillance ou l'hospitalisation à domicile, contribuerait également à une meilleure prise en charge des soins et du bien-être des patients, tout en dégageant du temps aux praticiens. Ce serait même la solution idéale pour anticiper le vieillissement de la population !
Sur le choix du traitement, les acteurs traditionnels du secteur peinent pourtant à se mettre d'accord. Médecins, hôpitaux, industriels, patients, financeurs : chacun tente de donner à l'e-santé une ordonnance qui convienne à ses intérêts. Résultat, "nous sommes tous conscients que les technologies sont prêtes, on croit comprendre qu'il y a une volonté politique d'y aller. Nous expérimentons mais, dans les faits, le déploiement général n'arrive pas !", se désole Odile Corbin, la directrice générale du Snitem, le syndicat des technologies médicales.
Les industriels et les professionnels de santé, qui s'engagent dans cette voie, attendent d'abord d'avoir une visibilité sur le plan du financement. Ce qui laisse la voie libre aux acteurs de la high-tech, qui s'accaparent ce nouveau terrain de jeu, par le biais de la gestion des données.
La révolution de la transparence
En donnant accès à de plus en plus d'informations en temps réel, les nouvelles technologies ouvrent surtout la voie de la transparence. "Avec les réseaux sociaux, les capteurs dans les smartphones ou à domicile, la masse de données disponibles en temps réel explose. Et elles ne proviennent plus seulement des essais cliniques des laboratoires", observe Patrick Flochel, associé chez Ernst et Young. Un changement de paradigme pour les acteurs traditionnels de la santé, qui perdent leur statut de fournisseurs privilégiés d'information au profit des leaders de l'informatique, de l'électronique et des télécoms.
Ces leaders ont un sérieux atout, celui d'être à l'origine de ruptures technologiques, qui trouvent leur utilité dans l'e-santé, comme la capacité de produire des indicateurs à partir de capteurs ou l'utilisation de la basse consommation pour les produits embarqués ou implantés.
Une inventivité qui se retrouve dans leur vision. "Ils pensent la technologie comme des utilisateurs, alors que les laboratoires et les fabricants de dispositifs médicaux se montrent moins créatifs, remarque Patrick Biecheler, associé chez Roland Berger. C'est ainsi que Nintendo a développé avec sa Wii Fit des outils pour mesurer le poids, l'indice de masse corporelle, la souplesse... Des données qu'il pourrait très bien proposer de stocker, en connectant sa console à internet, afin de créer des services de monitoring par exemple."
Un marché de 200 à 300 millions d'euros en France
Rien qu'en France, le potentiel de la télésanté est énorme. Si l'on en croit une enquête publiée en avril par le syndicat Syntec numérique, le marché s'élèverait de 200 à 300 millions d'euros annuels ! Avec une croissance de 15 % pour le segment de la télémédecine, qui consiste à réaliser un acte médical à distance. Une opportunité à saisir pour Joël Karecki, le vice-président de la Fédération des industries électroniques (Fieec). "La télésanté recouvre aussi bien la télémédecine, le maintien à domicile, que les applications jusqu'à la domotique. Le choc culturel est inévitable, car la santé est un monde extrêmement fragmenté, tandis que le propre de la télésanté est d'être plus efficace, en décloisonnant tous les intervenants !"
En France, une impulsion a d'ailleurs été donnée : avec la publication en octobre 2010 d'un décret encadrant la télémédecine, puis l'adoption début juin en Conseil des ministres d'une "stratégie nationale de développement de l'e-santé". Avec à la clé des appels à projets dans le cadre des investissements d'avenir et 32 millions d'euros pour la télémédecine. Sans oublier la généralisation à partir de cet été du dossier médical personnel (DMP), un dossier informatique pour chaque patient, dont la première expérimentation en 2006 avait tourné au fiasco.
Les acteurs de la high-tech s'avancent aux premiers rangs avec des solutions alliant simplicité d'utilisation et innovation. Pour accompagner le déploiement des objets communicants, les géants de l'électronique grand public se sont ainsi positionnés sur la captation des données associées. En trois ans, IBM a investi 100 millions de dollars dans la recherche médicale. À l'hôpital des enfants malades de l'Ontario, au Canada, le groupe a développé un système d'analyse en temps réel des données transmises par des capteurs placés au pied du lit de nouveau-nés risquant de développer des infections nosocomiales.
"Les systèmes d'information peuvent bouleverser les usages de la médecine, car ils ne se limitent plus à mettre à disposition de l'information : ils ont désormais la capacité d'interpréter des données, avec un certain taux de confiance, estime Pascal Sempé, le responsable pour IBM France de l'unité santé et sciences du vivant. Ainsi, alors qu'un médecin reçoit un nombre considérable d'informations qu'il ne peut pas traiter, notre robot intelligent Watson peut l'aider à établir son diagnostic ou des recommandations de prise en charge."
Pour sensibiliser son robot aux subtilités du lexique médical, le groupe vient de signer un partenariat avec le spécialiste de la reconnaissance vocale Nuance. Avant d'envoyer Watson auprès de grands CHU américains. De son côté, Dell France a décidé de recruter plus de 150 experts IT et Santé en deux ans et d'ouvrir un datacenter pour couvrir ce domaine.
Des partenariats noués par les opérateurs de télécoms
Dans la transmission des informations de santé, les opérateurs de télécoms s'imposent naturellement. Grâce à leur couverture géographique large et leur maîtrise du très haut débit mobile (3 G voire 4 G). "Ils sont présents dans les applications d'imagerie médicale à distance et de télé-interventions médicales assistées, très gourmandes en bandes passantes", note Jean-Yves Robin, le directeur de l'Agence des systèmes d'information partagés de santé (Asip).
Des alliances entre opérateurs et constructeurs d'outils de mesure sont alors nécessaires. "Notre rôle est d'améliorer la fluidité de circulation de l'information, explique Thierry Zylberberg, le directeur d'Orange Healthcare. Nous ne sommes pas là pour faire de la médecine ou créer des logiciels. Nous devons travailler en partenariat avec les industriels, comme GE, qui fournit des outils de manipulation de l'image pour notre projet Région sans film, visant à la dématérialisation complète de l'imagerie médicale en Île-de-France." Créée il y a quatre ans, la division santé d'Orange réalise aujourd'hui près de 1 milliard d'euros de chiffre d'affaires. Un montant qui pourrait doubler d'ici à 2016.
Reste la question cruciale de la sécurisation des données, indispensable pour convaincre les utilisateurs. "Le domaine médical est amené à exploser, notamment dans des solutions innovantes pour la confidentialité et la sécurité des données", estimait Carlo Bozotti, le PDG de STMicroelectronics. Il faut en effet sécuriser les échanges, mais aussi le stockage. En France, l'Asip est désormais chargée d'homologuer les sociétés hébergeant les données de santé.
Dans les 18 dossiers retenus se trouvent principalement des hébergeurs gérant des datacenters et un opérateur télécoms, Orange. La concurrence s'annonce cependant rude avec l'arrivée des fournisseurs de contenus Microsoft et Google. "Profitant de la place grandissante qu'ils ont prise dans la vie quotidienne des gens, ils ont développé des coffres-forts virtuels pour stocker les données personnelles de santé", explique Patrick Biecheler de chez Roland Berger. Des dossiers médicaux accessibles en ligne permettant aux internautes d'archiver leurs informations médicales et même de les partager avec des établissements de santé partenaires aux États-Unis.
Lancé en grande pompe par Éric Schmidt en 2008, Google Health vient pourtant d'être mis sur la touche, faute d'une masse suffisante d'utilisateurs. Au profit, peut-être, du HealthVault de Microsoft, qui bénéficie pour sa part d'une connectivité à plus de 190 sources de données, et qui pourrait développer... une plate-forme mobile.









