Saint-Pourçain, un bon cru...industriel !
Par DE NOTRE CORRESPONDANTE, GENEVIÈVE COLONNA D'ISTRIA - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3234
ENQUêTE Vuitton, Intersig ou encore Alpiq ont succombé à ses charmes. Dans ce petit coin de Bourbonnais, les élus ont la " business attitude".
Saint-Pourçain-sur-Sioule... Vous connaissez ? À moins que vous ne soyez expert en vignobles français, le nom de ce modeste bourg de l'Allier a de grandes chances de ne rien éveiller en vous. Connu pour son vin autrefois servi à la table des rois de France, ce territoire rural et enclavé affiche pourtant depuis vingt ans une vigueur économique aussi insolente qu'improbable.
Depuis le début des années 1990, la bourgade confetti de Saint-Pourçain-sur-Sioule, située à mi-chemin entre Moulins et Vichy, est devenue contre toute attente un mini-eldorado industriel ! Ce petit coin de Bourbonnais, tant chéri par Alphonse Allais, promis comme bien d'autres à une lente agonie, n'avait pas grand-chose pour lui. Et pourtant ! Vuitton, Intersig ou encore le groupe Alpiq, pour ne citer qu'eux, ont succombé à ses charmes.
Quelle est la botte secrète de ce chef-lieu de canton de 5 200 âmes ? Jusque dans les années 1980, l'économie locale repose essentiellement sur le tourisme, le commerce et l'agriculture. Le maire de l'époque s'appelle André Lajoinie, ex-candidat communiste à l'élection présidentielle de 1988. La spécialité locale est plutôt la vache charolaise et l'occupation favorite de la population les foires agricoles.
L'homme providentiel
"L'industrie était le parent pauvre du Saint-Pourcinois. Tout juste avions-nous une fabrique de billes, une petite unité Sagem et une usine de chaussures en perte de vitesse", analyse Bernard Coulon, le maire de Saint- Pourçain depuis 1995, président de la communauté de communes depuis sa création en 2002, conseiller général depuis 1982. Systématiquement réélu à chaque scrutin, ce kinésithérapeute de profession a endossé au fil de ses victoires contre la fatalité le costume de l'homme providentiel.
Aussi discret que méfiant vis-à-vis des médias (NDLR : il lui aura fallu deux ans pour nous ouvrir ses portes), Bernard Coulon, 66 ans, est à Saint-Pourçain ce que John Wayne est au western américain : une icône ! Inutile de chercher quelque esprit chagrin médisant à son sujet. Vous n'en trouverez pas. Ni dans ses rangs, ni même chez ses adversaires politiques. Car Bernard Coulon incarne presque à lui seul le miracle économique local.
"Dès mon élection au conseil général, la priorité s'est portée sur le développement économique, se souvient-il. Les années 1980 étaient particulièrement rudes : le chômage était en forte hausse et nos campagnes se dépeuplaient. Chacun travaillait encore dans son coin pour tenter de trouver des solutions. Il a fallu mouiller la chemise." L'estocade est portée en 1988 lorsque le groupe Bailly, fabricant de chaussures, décide de fermer son usine de Saint-Pourçain pour la transférer à une vingtaine de kilomètres, à Moulins, où il possède une autre unité de production. Soixante petites mains doivent choisir. La moitié d'entre elles parle de "déportation" et refuse de déménager.
Bernard Coulon prend alors son bâton de pèlerin. "J'ai attrapé le téléphone et j'ai appelé les maroquiniers Hermès et Vuitton, raconte le maire. J'ai plaidé pour une main-d'oeuvre rurale, fidèle et disponible, mais ce premier contact n'a rien donné." L'édile demande alors un rendez-vous à Paris auprès de la direction de Vuitton. Il implore l'un des responsables de se rendre dans sa ville pour rencontrer les salariés et visiter les anciens ateliers Bailly, qui avaient employé jusqu'à 250 personnes. Marc Guinier, alors directeur industriel de Vuitton finit par accepter. Entre les deux hommes, le courant passe. La célèbre marque parisienne accepte l'implantation d'une usine à la campagne. L'aventure peut commencer.
Le début d'un success story
1991 : la première unité Vuitton ouvre ses portes. Une incroyable success story prend corps. Très vite s'ouvre une deuxième usine en 1995, puis un troisième site et enfin un centre de formation des métiers du cuir en 2000. Toutes les couturières du groupe LVMH viennent ici pour se former aux techniques de la célèbre griffe. De fil en aiguille, la cité viticole devient le plus important site de production de France avec quatre sites de production et plusieurs centaines de salariés !
Depuis, quelque 150 références sortent des chaînes. Du chic sac à main à la très classique valise à roulettes en passant par le simple porte-carte, le site auvergnat est devenu incontournable dans le dispositif de la marque. L'hypothèse d'un autre site avait même été évoquée avant la crise de 2008. Mais finalement le groupe de luxe a préféré s'implanter en Espagne.
"Nous avons toujours eu d'excellentes relations avec les élus locaux. Comme partout ailleurs dans les régions où nous avons décidé de nous installer, nous trouvons des maroquiniers qui possèdent à la fois une grande dextérité, une capacité élevée d'apprentissage et une aptitude au travail en équipe", confirme le service communication du groupe LVMH faisant référence à un taux d'absentéisme de 2,5 % chez ses salariées... exceptionnellement bas !
"Cette réussite a été à la fois le fruit d'un savoir-faire local dans le domaine du cuir, mais c'est surtout une histoire d'hommes. Par tradition, dans les vignobles les gens sont conviviaux, soudés entre eux, analyse Alexandre Bessard ancien président de la chambre de commerce et d'industrie de Montluçon-Gannat, qui a suivi tous ces dossiers. Et peu importe l'étiquette politique. Lorsque les emplois sont en jeu, on pose son képi à l'entrée et on retrousse ses manches !"
Dès lors, l'arrivée de la griffe mondialement connue a créé sur place un déclic, un cercle vertueux. Vuitton est devenu en quelque sorte la tête de gondole du territoire. La preuve que les usines à la campagne sont viables. "Je n'ai pas peur de le dire, l'action des élus de Saint-Pourçain a été exemplaire, admet le président du conseil général, le communiste Jean-Paul Dufrègne. Nous avons trop souffert dans l'Allier des querelles de chapelle." Entre-temps, les 28 communes du secteur se sont fédérées en une communauté de communes de 16 000 habitants. La manne fiscale a permis d'améliorer les infrastructures. Les dessertes routières se sont développées, un parc logistique de 55 hectares a vu le jour. Et alors que l'Allier continue de perdre des habitants, le bassin d'emplois de Saint- Pourçain a gagné 500 actifs depuis 1999.
En 2005, le groupe suisse Alpiq, l'un des principaux fournisseurs privés d'électricité en Europe, recherche un point de chute en France pour installer sa future centrale de fabrication d'électricité de 400 mégawatts. Un gigantesque projet industriel de 300 millions d'euros qui pouvait devenir le plus important pour la région d'Auvergne. "Après avoir été contacté par le Cabinet Jacobs qui prospectait pour le compte d'Alpiq, il m'est apparu opportun de réagir instantanément, se souvient Alexandre Bessard. Nous sous sommes rapidement concertés avec Bernard Coulon. Il ne s'est pas écoulé plus d'une demi-heure entre leur appel et notre réponse !".
La « business attitude »
L'expérience acquise au fil des dossiers a intrigué d'autres investisseurs qui n'auraient sans doute jamais misé un kopeck ici sans la volonté commune de tous les acteurs locaux. À l'instar du groupe belgo-néerlandais Intersig et Van Merksteijn qui vient d'inaugurer sa toute dernière unité de production dans le parc logistique de Saint-Loup, à la sortie de Saint-Pourçain. Il s'agit de la plus importante du groupe en France. Dans un premier temps, Intersig emploiera une quarantaine de personnes avec l'espoir de doubler rapidement ce chiffre.
Spécialisée dans la production de fer à béton et la transformation d'acier, l'unité produira dès cette année, 80 000 tonnes d'acier sur 5 000 m2 et pourrait monter en puissance jusqu'à 150 000 tonnes. Là aussi, la direction de l'entreprise a apprécié la réactivité de ses interlocuteurs. "Entre juillet 2010 et mars 2011, nous sommes passés de l'herbe à la production ! C'est extrêmement rapide, souligne Hugo van den Broeke, le directeur d'Intersig France et Belgique. Tous nos partenaires, maire, président du conseil général, préfet, ont eu la business attitude."
Recycler les vieux poteaux de bois ou de béton qui jalonnent nos routes nationales... Il suffisait d'y penser ! La société SRB, implantée à Serrières en Ardèche, s'est spécialisée dans la collecte, le tri, le broyage et le recyclage de ces poteaux et traverses en bois pour le compte de clients comme ERDF, France Télécom et Réseau ferré de France. En 2009, elle décide d'ouvrir une nouvelle plate-forme logistique de 30 000 m2. « Nous cherchions une position géographique centrale, reliée au rail et aux routes », explique le patron, Richard Molina. Bingo ! Elle se fera en 2010 sur le parc logistique de Saint-Loup, tout près de Saint-Pourçain-sur-Sioule. L'investissement de plus de 2 millions d'euros a été calibré pour recycler jusqu'à 35 000 tonnes de bois par an avec, à la clé, 15 emplois dans un premier temps. Les copeaux de bois issus de la transformation sont ensuite vendus à des cimenteries, dont celle de Vicat à Créchy, située à quelques kilomètres de là.

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