Rule Britannia !
Par Pierre-Olivier Rouaud - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3261
À Londres, sur fond de ce vieil hymne patriotique anglais, le slogan politique central est devenu celui du "rapatriement de pouvoir" de Bruxelles.
Qui peut s'en réjouir ? L'Europe est en crise. Chaque jour apporte son lot de rebondissements entre commedia dell'arte italienne et mélodrame grec. De quoi déprimer tout disciple de Jean Monnet. Pourtant, en Europe, il est une part des élites qui se goberge sur fond de "Rule Britannia", vieil hymne patriotique anglais : les députés eurosceptiques britanniques. Ces "MPs" issus surtout du parti conservateur ont gagné en mordant à chaque fois qu'enflait la tempête. Dans les capitales de la zone euro, le débat crucial tourne autour des conditions d'une intégration plus étroite. À Londres au contraire, le slogan politique central est devenu celui du "rapatriement de pouvoir" de Bruxelles. Les eurosceptiques exigent une renégociation des traités pour abstraire Albion de certaines règles, notamment sociales ou financières. Une chimère dangereuse au vu du contexte actuel. Qu'importe, nos enragés ne veulent plus d'intrusions de "directives iniques" dans le quotidien des Britanniques ou dans la régulation de la City. Certains rêvent même de tourner le dos à l'Europe via un pacte au sein du Commonwealth ! Cette furia s'est matérialisée, on le sait, le 25 octobre par un vote à la Chambre des communes censé ouvrir la voie à un référendum sur le maintien du royaume dans l'Union.
Le Premier ministre David Cameron a été débordé, à sa grande colère. Mais s'il a voulu en vain s'opposer au scrutin (perdu par les europhobes à 111 contre 483), c'est parce que son autorité a été contestée, pas pour le fond : le plus eurosceptique des locataires du 10, Downing Street depuis Margaret Thatcher assure partager l'essentiel des valeurs des rebelles. Nick Clegg, le vice-Premier ministre libéral-démocrate a bien du mal à faire entendre son discours pro européen ! Ce débat britannique a en partie un fondement réel : l'équilibre futur entre les 17 États de la zone euro, cheminant cahin-caha vers une intégration renforcée, et les dix autres pays de l'Union. Pour certains, ce sera là l'application de la théorie des cercles, à savoir la mise en oeuvre de politiques différenciées permettant à l'Europe d'avancer. D'autres, en Europe centrale notamment, craignent une fracture dangereuse. En cas de nouveau traité, David Cameron, lui, sautera sur l'occasion pour exiger des clauses d'exemption en jouant de son droit de veto. Il jure aussi qu'il s'opposera à tout traité élargissant les pouvoirs de l'Europe de façon trop dissymétrique, non par idéal mais pour sauvegarder l'essentiel pour lui : la zone de libre-échange que constitue le marché unique à 27. Le Royaume-Uni y réalise plus de la moitié de son commerce. Et cela, avec une croissance cacochyme (1,1 % en 2011) et un chômage record depuis dix-sept ans, Britannia n'est pas prête à y renoncer.

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