ENQUêTE Plus de 120 millions d'euros vont être investis pour sécuriser les installations de la plate-forme chimique et accroître la capacité de production de certains ateliers.
L'industrie chimique est inscrite dans l'ADN du Pont-de-Claix (Isère), une petite ville de l'agglomération grenobloise. La grande majorité des familles a un lien avec la plate-forme chimique qui s'étend sur 40 % du territoire communal. « J'ai une approche très affective de ce qui se fabrique sur ce site, confie Christophe Ferrari, chimiste de formation, maire socialiste du Pont-de-Claix depuis 2008. Mon père était ouvrier à la plate-forme, il faisait les 3 x 8. J'y ai moi-même travaillé dans le cadre d'un emploi d'été. »
La ville et la plate-forme chimique ont grandi et évolué ensemble. En 1916, la fabrication de chlore destiné à une usine d'obus de gaz de combat de Grenoble y est localisée. En pleine campagne et loin du front. La commune compte alors 200 habitants. Dans les années 1950-1960, le site se développe autour d'activités pétrochimiques, puis se recentre au cours des deux décennies suivantes sur la chimie du chlore et du phosgène. Avec l'accord des services de l'État, l'urbanisation grignote du terrain au plus près des installations industrielles. Sans susciter d'inquiétude majeure. Aujourd'hui, 11 500 personnes vivent au Pont-de-Claix.
La chimie avant tout
Avec 760 salariés travaillant dans sept sociétés et 3 000 emplois indirects, la plate-forme chimique reste le principal pôle industriel de la commune, qui a réussi à attirer d'autres activités, comme l'usine de seringues en verre de Becton Dickinson employant 1 620 personnes. « On est complètement intégré, depuis les mines de sel d'Hauterives aux confins de la Drôme », explique Pascal Lecroq, le directeur de l'établissement de Perstorp. La saumure est acheminée à Pont-de-Claix par une conduite de 84 km de longueur. Là, elle est transformée en chlore, soude et hydrogène. Du sel purifié est encapsulé sur place par Alpasel pour le traitement de l'eau. Une partie de la soude est dessalée, retraitée puis destinée à l'industrie agroalimentaire ou au découpage de métaux. De l'acide chlorhydrique est coproduit avec Novacid, qui a investi en 2011 dans une nouvelle unité de chlorure ferrique. « Nous envoyons également du sel et de l'acide chlorhydrique à Jarrie, à 8 km d'ici, où Arkema fabrique de l'azote et de l'oxygène dont on a besoin », préccise Pascal Lecroq.
Une centrale de cogénération électricité-vapeur exploitée par Rhodia et un incinérateur de déchets chlorés de Teris, filiale de Sita France (groupe GDF Suez), participent de cet écosystème industriel qui comprend aussi des centaines de sous-traitants intervenant chaque jour pour des travaux de conditionnement, de gardiennage, de restauration... « L'implantation sur la plate-forme permet une intégration et une complémentarité des productions. Les différents partenaires présents s'échangent des flux de matières et partagent des services communs, note Pierre Noël, le directeur du site d'Isochem. Les échanges internes à la plate-forme contribuent à limiter les transports de matières et à optimiser les coûts. » Quant à la sécurité de l'ensemble, elle est assurée par une caserne de 40 pompiers spécialisés dans les risques chimiques.
La production de chlore et de soude reste le moteur principal de la plate-forme du Pont-de-Claix. Perstorp, qui compte 550 salariés, en produit 240 000 tonnes par an. Auxquelles il faut ajouter 110 000 tonnes d'isocyanates aromatiques (TDI), 18 000 tonnes de diisocyanate d'hexaméthylène (HDI) et dérivés, utilisés dans la composition de colles et de mousse polyuréthane, dans le revêtement d'airbag en silicone, dans les vernis de peinture automobile. Filiale du groupe bavarois Aurelius, Isochem, dont l'effectif est de 80 personnes, fabrique à partir de phosgène produit par Perstorp des matières actives et intermédiaires pour l'agrochimie (herbicides et fongicides).
Des sites classés Seveso
Des interrogations sur la pérennité de la plate-forme chimique ont toutefois été soulevées par le plan de prévention des risques technologiques (PPRT) relatif à ces deux établissements classés Seveso. « Quand j'ai vu le PPRT arriver, je me suis dit : "Ça va nous tuer" », affirme Pascal Lecroq. À l'issue d'une réunion en préfecture deux mois après son élection, le maire, Christophe Ferrari, était inquiet. Le PPRT - « l'un des plus complexes de France » selon un haut fonctionnaire -, aurait pu avoir pour conséquence de « raser 80% de la ville ».
Après concertation entre industriels, collectivités locales et services de l'État, le préfet de l'Isère a prescrit en décembre 2011 un cadre d'étude pour le PPRT. Ce plan vise à réduire le périmètre d'exposition aux risques à 1 000 mètres, soit le périmètre de la plate-forme, moyennant des investissements à hauteur de 100 millions d'euros, financés par Perstorp (60 %), l'État (25 %), la communauté d'agglomération grenobloise et la Région Rhône-Alpes (15 %).
« Pour y arriver, nous nous sommes imposé de trouver les solutions techniques les plus élevées, souligne Pascal Lecroq. Trente personnes de l'entreprise ont travaillé pendant deux ans sur des études de danger, sur 8 000 scénarios, avec des hypothèses de probabilité d'incidents supérieures à celles d'une mission sur la Lune. » Des mesures complémentaires de sécurité ont été engagées et financées par les industriels sur leurs installations : vannes, capteurs, automates...
Un nouveau départ
L'investissement le plus important concerne le changement de procédé d'électrolyse du chlore, la construction pour 95 millions d'euros d'une unité de production qui devrait être opérationnelle en 2014 après une enquête publique et l'approbation définitive du PPRT. Le maire et les industriels en conviennent : « Le PPRT peut être un nouveau point de départ. » Christophe Ferrari renchérit : « C'est une mécanique vertueuse, qui permet d'améliorer l'outil industriel et de libérer du foncier. » Simultanément, la municipalité a révisé le plan local d'urbanisme (PLU) pour aménager de nouvelles zones d'activités et implanter sur le site des anciens moulins de Villancourt une Cité des arts et des sciences comprenant un planétarium. Ce projet, estimé à 10 millions d'euros, est mené avec le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et l'université.
La mécanique du PPRT est à l'origine d'autres réactions économiques liées aux difficultés de Perstorp. Avec un excédent brut d'exploitation négatif, la filiale française du groupe suédois éponyme a vécu sous perfusion depuis trois ans. Sa situation a été fragilisée par l'agressivité commerciale de concurrents allemands sur les marchés déprimés des TDI, du chlore et de la soude. Ne pouvant supporter les investissements liés à la sécurisation du site, à la modernisation et à l'extension de ses ateliers, le groupe suédois a constitué un joint-venture avec un puissant partenaire, le pétrochimiste thaïlandais PTT Global Chemical.
Le programme stratégique validé par les dirigeants de la nouvelle société, qui détient en propre brevets et procédés, prévoit des investissements à court et moyen termes au Pont-de-Claix et en Asie. Objectifs : l'augmentation de 3 600 tonnes de la capacité de production de tolonates (HDI) dès juin en Isère et la création d'une nouvelle unité de tolonates en Asie l'an prochain, pour rester au deuxième rang mondial de cette spécialité profitable, sur un marché en croissance. Quelque dix millions d'euros pourrait être investis au Pont-de-Claix en 2013 dans la purification de la TDA (matière première des TDI).
La R et D pourrait être renforcée avec la création d'une unité pilote pour améliorer les procédés et développer de nouvelles molécules, des isocyanates pouvant se substituer à des produits existants avec des performances supérieures. Mais aucune décision n'a encore été prise. Dans l'attente, les élus locaux et les représentants des salariés s'inquiètent de l'impact de ces projets sur l'emploi industriel de la plate-forme du Pont-de-Claix.
C'est, en millions d'euros, le chiffre d'affaires cumulé des sept entreprises de la plate-forme chimique du Pont-de-Claix en 2011.
PHILIPPE BILLET, chargé de la sécurité des procédés chez Isochem
Avez-vous été associé à l'élaboration du plan de prévention des risques technologiques (PPRT) ? Isochem a conduit une démarche similaire à celle de Perstorp et s'est engagé dans un programme de mesures complémentaires de réduction du risque conduisant notamment à l'absence d'effets dits « létaux » à l'extérieur du site. Ces mesures sont prescrites par arrêté préfectoral et sont en partie réalisées. Le PPRT est-il un frein pour votre développement au Pont-de-Claix ? Les mesures complémentaires financées à 100 % par l'industriel, sans l'aide des collectivités locales ou de l'État, ont un impact négatif sur le prix de revient de nos productions. Ce qui nous met en situation de faiblesse vis-à-vis de nos concurrents d'Asie, qui ne sont pas soumis aux mêmes contraintes. Néanmoins, Isochem se réjouit que son partenaire Perstorp ait pu bénéficier de financements dans le cadre de mesures supplémentaires et qu'il ait pu transformer le PPRT en outil de développement. Comment entrevoyez-vous l'avenir d'Isochem sur la plate-forme ? Le site du Pont-de-Claix a dû faire face à une réduction importante de son activité ces dernières années, en lien avec la perte de marchés au profit de la concurrence asiatique. Pour assurer son avenir, nous sommes en phase active de recherche de nouvelles productions qui devront prendre en compte une gestion adaptée du risque à la source afin de rester compatible avec le règlement d'urbanisme issu du PPRT.









