Retour à l'envoyeur

Par  - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3275
Anne Debray

Cela fait des mois que la nouvelle machine devrait fonctionner. Cela fait des mois qu'on l'examine, qu'on lui tourne autour, qu'on analyse ses grincements, ses quintes de toux. Qu'on l'utilise, qu'on la remise. On a fait venir le spécialiste du roulement aigu, celui du hoquet étrange... Rien. Un pas en arrière, puis deux en avant. On a mal à la machine et on ne sait pas comment faire pour l'aider. Et nous aussi. Le fournisseur étranger qui nous l'a vendue a bien envoyé un formateur à demeure pour mettre les équipes au diapason. Le tuteur a amélioré son français, mais a perdu son latin avec sa machine révolutionnaire. On a espéré des lendemains chantants. On déchantait tous les jours. On est devenus masochistes et quand on s'en est enfin rendu compte, on a convoqué le formateur. On a mis des dates butoirs. Ça allait marcher... sinon retour à la maison mère. On l'a vu s'affoler. Et lui, si calme, trop calme, a perdu les pédales. Il s'en est pris à toutes les équipes. Les chefs ne suivaient pas ses préconisations. L'installation a été mal faite. Les ouvriers ne savent pas utiliser l'outil, voire le sabotent... On se demande ce qu'il a fait pendant tout ce temps. On a quand même voulu se donner une dernière chance. On a reprogrammé quelques réunions. Ce sont les mêmes problèmes jamais réglés qu'il faut encore résoudre. L'expatrié a aussi perdu son français. On l'a renvoyé avec sa nouvelle machine. L'usine a perdu beaucoup de temps, beaucoup d'argent et tout l'enthousiasme de ses équipes. Elles ont juré qu'elles s'opposeraient à toute nouvelle modernisation. On a hésité à mettre une cellule psychologique en place lorsque l'on a repris le projet à zéro avec un nouveau fournisseur.

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