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Reportage : besoin de croissance ? Destination jakarta !

Gaëlle Fleitour , , ,

Publié le

Enquête Petits ou grands, plus d'une centaine d'industriels français se sont lancés à la conquête de la « Petite Chine du Pacifique ». À leurs risques et périls. Reportage.

Reportage : besoin de croissance ? Destination jakarta !
Jakarta, la capitale de l’eldorado indonésien, compte plus de 10 millions d’habitants.

Du 9 au 12 décembre, une cinquantaine de PME françaises emmenées par Ubifrance ont traversé le globe pour découvrir, à 12 000 kilomètres de l'Hexagone, un énorme marché domestique qui ne connaît pas la crise. La République démocratique d'Indonésie, cet archipel de 17 000 îles dispersées sur deux millions de kilomètres carrés, fait figure d'eldorado. S'y implanter réserve pourtant bien des surprises. Rien ne s'y passe jamais comme prévu, mais le jeu en vaut la chandelle.

Contrepartie de la croissance de + 6,5% qu'affiche l'Indonésie, il faut composer avec un gouvernement qui n'hésite pas à changer les règles du jeu pour les entreprises étrangères. Suez Environnement en a fait les frais. Sur l'île industrialisée de Java, le Français vient

UN PAYS SANS CRISE

  • Population 247 millions d'habitants (4e rang mondial)
  • Croissance + 6,5 % en 2011 et en 2012
  • PIB 663 milliards d'euros en 2011 (dont 47 % pour l'industrie)
  • Consommation locale 65 % du PIB
de voir amputer de dix ans une concession pour la production et la distribution d'eau dans la partie ouest de la capitale, Jakarta.  Le contrat portait initialement sur vingt-cinq ans. Il l'avait remporté en 1998 avec un partenaire indonésien. Malgré le déplacement du patron de Suez et des négociations aussi chaudes que la température locale, l'industriel s'apprêterait, d'après nos informations, à céder ses parts de la filiale commune à son partenaire.

 

GOUVERNEMENT VERSATILE

Suez Environnement n'est pas le seul français à devoir subir des choix politiques. Total pourrait ainsi voir son autonomie mise à mal à Mahakam, sur l'île de Bornéo située au nord de Java. Le gouvernement ne souhaite pas lui renouveler la licence d'exploitation d'un immense champ de pétrole, dont il disposait depuis 1968. Rôdé par des expériences similaires en Afrique, le géant pétrolier a fait comprendre qu'il serait prêt à s'associer à la compagnie nationale. Pour lui, les enjeux sont énormes. « Nous sommes le premier opérateur étranger en Indonésie en équivalent barils et nous réalisons 30% de la production de gaz du pays, raconte Élisabeth Proust, la directrice générale de Total en Indonésie. Nous déployons beaucoup d'efforts associés à de la haute technologie pour lutter contre le déclin naturel des champs. » À Mahakam, c'est d'ailleurs une véritable ville qui s'est développée grâce au français. Avec ses infrastructures dispersées dans un delta de rivières, l'installation de ses 3 900 salariés, la création de sa propre école... Pas question donc de s'avouer vaincu. Et même si le contrat de Mahakam lui échappait, Total a déjà signé des projets d'exploration sur une quinzaine d'autres sites. Le potentiel du pays est gigantesque. « De l'île de Sumatra à l'Ouest, à Papua à l'Est, le pays dispose d'immenses réserves de charbon, de pétrole, de gaz et de bassins géothermiques », témoigne Rathinam Senthil Kumar, le dirigeant local de Technip, dont le centre d'ingénierie de 500 salariés multiplie les contrats pour des projets pétroliers et gaziers dans la zone de libre-échange d'Asie du Sud-Est (Asean), au sein de laquelle l'économie de l'archipel est la plus florissante.

 

 

Ce nationalisme grandissant, l'équipementier des télécoms Alcatel-Lucent pourrait aussi en pâtir. Le gouvernement indonésien veut certes pousser le développement du marché du haut débit fixe, très en retard. « En dehors de Java, les connexions relèvent de la science-fiction ! », constate Frédéric Chapelard, le président d'Alcatel-Lucent pour l'Indonésie, qui mobilise 220 commerciaux et spécialistes de l'après-vente. Lorsqu'ils répondent à des appels d'offres, les opérateurs ont désormais un minimum de 30% de « local content » à respecter. « Le problème, c'est qu'il n'y a pas de spécialistes de la microélectronique dans le pays. Nous devrons peut-être réaliser une étape d'assemblage ici », anticipe Frédéric Chapelard.

 

LA PATIENCE, ARME CONTRE LA CORRUPTION

Dans les embouteillages monstres de Jakarta - une mégalopole de plus de 10 millions d'habitants qui n'a toujours pas de métro - comme pour l'implantation d'une activité, les entreprises étrangères doivent apprendre la règle d'or indonésienne : la patience. Seul moyen de résister à la corruption. « Les Indonésiens sont les champions du monde du contournement des règles », raconte un

POUR DÉFIER L'IMPROBABLE IL FAUT...

  • Gagner la confiance d'un partenaire local
  • Apprendre le bahasa (langue nationale)
  • Associer la population locale au projet
  • Respecter les pratiques musulmanes
 dirigeant français qui préfère en rire... et rester anonyme. « Malgré les efforts des autorités pour y remédier, cela prendra du temps, reconnaît Milko-Pierre Papazoff, le correspondant de la Fédération des industries mécaniques (FIM) pour l'Asean. Cela explique, notamment, pourquoi les travaux de transports publics n'ont pas encore démarré. » Or, d'après des spécialistes, s'ils ne débutent pas maintenant, Jakarta pourrait être réduite à l'état de parking géant d'ici à 2014 !

L'Oréal a, quant à lui, dû refuser à plusieurs reprises de petits arrangements pour parvenir à implanter sa plus grande usine mondiale, inaugurée en novembre. Résultat : « Pas moins de 23 licences nous ont été nécessaires pour ouvrir notre site », confie un cadre du groupe. Mais l'enjeu est de taille. Dans la zone industrielle de Jababeka, à une soixantaine de kilomètres de Jakarta, le leader mondial des cosmétiques pourra produire au moins 300 millions d'unités de soins pour la peau ou les cheveux. Il s'apprête à en exporter 70% dans les pays de l'Asean. Le reste sera réservé au marché domestique, qui explose. « 18% des 250 millions d'habitants vivent encore en dessous du seuil de pauvreté, mais une grande classe moyenne émerge : elle devrait passer de 100 à 150 millions de personnes d'ici à 2020 », témoigne Carole Cunisset, la directrice d'Ubifrance en Indonésie.

La complexité administrative, liée au pouvoir grandissant donnée aux provinces, est un autre écueil que les Occidentaux doivent franchir. « Même pour nous qui sommes là depuis quarante-quatre ans, à chaque nouvelle île, c'est une nouvelle aventure », reconnaît Élisabeth Proust, de Total. Il faut en effet prendre le temps de nouer de véritables relations avec ses partenaires indonésiens, en particulier pour des PME. Car il n'est pas question d'imaginer tout régler depuis la France. « Le relationnel est primordial pour s'implanter durablement sur ce marché, constate Nicolas Cambefort, le vice-président de la Chambre de commerce et d'industrie franco-indonésienne. Une bonne solution pour les PME est d'envoyer dans un premier temps un volontaire international en entreprise (VIE), ce qui permet aussi de réduire les coûts d'implantation. Cela peut nécessiter d'apprendre l'indonésien et de chanter au karaoké. » Et Carole Cunisset, d'Ubifrance, de préciser : « Les Indonésiens ne peuvent travailler qu'avec quelqu'un en qui ils ont confiance. Il faut les voir souvent. Ici, le temps n'est pas de l'argent. Mais une fois qu'on vous a "élu", c'est à vie. » Bruno Bouygues, le PDG du spécialiste mayennais de la soudure GYS, en a fait l'expérience. « Il m'a fallu dix voyages et trois ans pour développer mon réseau et notre réputation ! » Il évalue le coût d'entrée entre 50 000 et 100 000 euros pour une PME. Mais le retour sur investissement n'est pas si long. « L'Indonésie sera bientôt notre plus gros relais de croissance, devant le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine, et cela nous aidera à passer une année 2013, qui s'annonce très compliquée », témoigne-t-il.

 

DIVERSITÉ CULTURELLE EXIGEANTE

Pour créer des liens dans l'archipel, il faut aussi en respecter les codes. En particulier ceux de la religion dominante bien que non officielle : l'islam. Dans ce pays musulman à 87%, L'Oréal n'a pas pu faire l'impasse sur la construction d'une mosquée de 500 mètres carrés, ouverte à tous, sur son site industriel. Total s'est adapté : le vendredi, jour de prière, les réunions se terminent à midi.

Outre la religion, il faut aussi appréhender la diversité culturelle. Car dans un pays où la population urbaine n'excède pas 50%, la surprise peut être de taille en arrivant sur des îles quasi vierges. C'est ce qu'a vécu le groupe minier Eramet lorsqu'il a pris, en 2006, les rênes du projet Weda Bay Nickel, lancé dix ans plus tôt. L'idée était de valoriser, sur l'île d'Halmahera, une ressource en nickel oxydé de classe mondiale pour produire 65 000 tonnes par an. Mais dans cette zone isolée proche de la Mélanésie, la concession de 55 000 hectares recouvre forêts et montagnes. « C'est une zone sans activité économique, sans eau ni électricité, dont les habitants vivent aux antipodes de Java : un véritable choc culturel, y compris pour les Javanais qui nous accompagnaient », s'étonne encore Olivier Beligon, le responsable de la communication du projet. Porté avec des partenaires locaux et japonais, soutenu par le Président indonésien, le projet est critique pour l'avenir du groupe français. « C'est l'un des très rares projets dans le secteur minier en Indonésie dont l'objectif est de faire une usine intégrée, et pas seulement une mine, insiste Olivier Beligon. Cela a été difficile à faire comprendre à nos partenaires locaux. » D'où une mise en oeuvre complexe, entre l'achat des terrains (il leur en manque encore 5%) et le bouclage du financement (3,9 milliards d'euros en deux tranches). La décision est attendue cette année.

le marché de la beauté en indonésie
va augmenter de 10,7%d’ici à 2015.
c’est pourquoi nous y avons construit
notre plus grande usine mondiale.

Jochen Zaumseil, directeur général de la zone asie Pacifique de L'Oréal

 

 

UNE NATURE CAPRICIEUSE

La nature s'est montrée plutôt généreuse envers l'Indonésie. Elle l'a dotée de ressources naturelles très convoitées dans les minerais (charbon, nickel, or, cobalt), le bois et les hydrocarbures. Mais cette même nature peut aussi lui faire vivre l'enfer. Lafarge en sait quelque chose. En décembre 2004, dix ans après son implantation, le tsunami a coûté la vie à 300 de ses salariés et a détruit son usine de ciment, installée à Aceh, à la pointe nord de l'île de Sumatra. « Nous avons investi environ 200 millions d'euros pour reconstruire l'usine avec des capacités supérieures : elle est opérationnelle depuis dix-huit mois. C'est important pour cette région, notamment parce que nous sommes l'un des grands employeurs locaux », témoigne Antony Ricolfi, le directeur général du groupe pour le pays. Pour aider les victimes à reconstruire leur logement, Lafarge a mis en place un dispositif de microcrédit. Et fait désormais de la formation de jeunes ingénieurs locaux sa priorité, pour répondre à l'essor considérable du nombre de projets d'infrastructures dans le pays : aéroport, routes, ports, ponts entre les îles... Une exceptionnelle fenêtre d'opportunités qui devrait durer trois à cinq ans, évalue Bruno Bouygues. Mais qui explique aussi que GDF Suez, malgré les déconvenues de Suez Environnement, y multiplie les projets. « Globalement, le gouvernement traite les investisseurs très convenablement », nous indique même Dirk Beeuwsaert, le directeur général adjoint du groupe, qui dirige la branche énergie internationale.

Avec la complexité administrative liée
à l’autonomie croissante des régions,
même pour nous qui sommes là depuis 1968,
chaque île est une nouvelle aventure.

Élisabeth proust, directrice générale de total en Indonésie

Car le rachat il y a un an de l'énergéticien britannique International Power, puis la mise en service de la centrale à charbon à haut rendement Paiton 3, à l'est de l'île de Java, ont fait de GDF Suez le premier producteur indépendant d'électricité en Indonésie. « Nous sommes aussi les plus avancés en géothermie, avec nos trois projets de centrales de 220 MW sur l'île de Sumatra », précise Jan Bartak, le responsable du développement de la branche énergie internationale du groupe en Indonésie. Des installations à 600 millions de dollars [près de 456 millions d'euros] chacune sur cette île également réputée pour son huile de palme. Mais ça, c'est encore une autre histoire...

Ici, Christine Lagarde est une déesse

 

« Ici, pour les milieux d'affaires, c'est une déesse », s'amuse Carole Cunisset, la directrice d'Ubifrance dans l'archipel. À Jakarta, les visites de Christine Lagarde en tant que ministre de l'Économie, en 2011, puis comme directrice du FMI, cet été [notre photo], ont marqué les esprits. Mais l'annulation du voyage présidentiel de Nicolas Sarkozy, en 2011, a été mal vécue par son homologue indonésien, qui s'était déplacé à Paris en 2009. « Un affront pour un asiatique, se désole un cadre dirigeant français. Or on a besoin d'une démonstration de force de notre pays. » Alors que la France n'a plus d'ambassadeur dans l'archipel. Bruno Bouygues, le PDG de GYS, insiste : « La France ne fait pas le poids face à l'Allemagne et aux déplacements d'Angela Merkel avec des PME. » Notre voisin affiche une part de marché supérieure à 2 %. Le double de la nôtre. La promesse de la ministre du Commerce extérieur, Nicole Bricq, de se rendre en Indonésie avec des entreprises en avril suffira-t-elle à inverser la tendance ?

CINQ SECTEURS À INVESTIR D'URGENCE

  • INFRASTRUCTURES

    ÉQUIPER UN ARCHIPEL Déjà implantés : Saint Gobain, Lafarge, Total, GDF-Suez, Colas, Systra

Dans les cinq ans, l'Indonésie prévoit de se doter de 20 000 km de routes, de 15 000 MW de production énergétique, et de moderniser ports et raffineries pétrolières. D'ici à 2025, 195 milliards d'euros d'infrastructures sont prévus. Pour les installer, le savoir-faire des Français sera apprécié.

  • AGROALIMENTAIRE

    MISER SUR LES PRODUITS GOURMETS Déjà implanté : Danone

Depuis le rachat en 1998 de la marque locale Aqua, Danone a le quasi-monopole de l'approvisionnement en eau en bouteilles de l'Indonésie. Alors que les importations de produits alimentaires ont crû de 15 % en 2011, les Français ont une carte à jouer dans les vins, les produits gourmets... et dans l'alimentation animale.

  • SANTÉ

    VERS UN SYSTÈME D'ASSURANCE-MALADIE Déjà implantés : Ceva (santé animale), Essilor, Sanofi, Servier

Équipements médicaux en croissance de 10 %, médicaments à produire sur place, produits de dermato-cosmétologie... Le marché de la santé devrait exploser, avec la mise en place d'un système d'assurance-maladie : 500 cliniques et hôpitaux pourraient ouvrir dans les années à venir.

  • NUMÉRIQUE

    BESOINS DE PROGICIELS HAUT DE GAMME Déjà implantés : Alcatel, Orange

Îles et villes embouteillées facilitent le recours à l'e-commerce au sein d'une population équipée à 93 % de téléphones mobiles. Tandis que la zone de libre-échange Asean y booste les ventes de logiciels indonésiens, dont 20 % seulement sont développés par des entreprises locales.

  • AÉRONAUTIQUE

    DANS LE GIRON D'AIRBUS Déjà implantés : Airbus, Eurocopter, EADS

Depuis 2001, Airbus grignote la part de marché de Boeing, et Eurocopter profite de l'émergence d'une industrie de la défense. Le Centre technique des industries mécaniques (Cetim) compte aider les entreprises de taille 2 ou 3, intéressées par de la sous-traitance, à tirer partie des corridors de développement économique de l'archipel.

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