Rémunération des patrons Le coup de gueule des PME
Par PAR NATHALIE TRAN, AVEC ANNE-SOPHIE BELLAICHE ET SYLVIE ANDREAU - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3141Tous les chefs d'entreprise ne s'accordent pas des bonus et autres parachutes dorés. Concentrés sur la survie de leurs sociétés, les patrons de PME se serrent la ceinture. Et refusent vigoureusement qu'on les mette dans le même sac que les dirigeants des grands groupes.
Ils réfutent l'amalgame et le « tous pourris ». Les patrons de PME sont exaspérés d'être mis au banc des accusés au même titre que certains dirigeants de grands groupes auxquels sont attribués stock-options, parachutes dorés et bonus. La publication, mardi 31 mars, du décret gouvernemental encadrant la rémunération des patrons d'entreprises aidées par l'Etat (lire l'encadré p. 40) n'y change rien. « Il est juste de rappeler que les bénéficiaires de ces avantages mirifiques sont plus rares que les gagnants du Loto. Cela ne concerne que les dirigeants du CAC 40 et de quelques autres grands groupes. Tout au plus une cinquantaine de personnes sur les deux millions et quelques de chefs d'entreprise en France », clame Gontran Lejeune, le nouveau président du Centre des jeunes dirigeants. Bruno Vanryb, le cofondateur d'Avanquest Software, une société d'édition et de développement de logiciels de 520 salariés, se dit quant à lui indigné que les excès de quelques dirigeants rejaillissent sur la réputation de tous les patrons : « Ce qu'on oublie de dire, c'est que la grande masse des entrepreneurs, patrons de PME ou PDG d'entreprises de taille intermédiaire, ne sont pas concernés par tous ces scandales. Les parachutes dorés n'existent pratiquement jamais, les retraites chapeau relèvent de la science-fiction et les stock-options sont considérées en priorité par ceux qui en usent comme des outils de motivation de leurs équipes », s'insurge-t-il.
LES DIRIGEANTS FACE À L'OPINION PUBLIQUE
Le rappel à l'ordre du chef de l'Etat et le décret gouvernemental n'apaisent pas les esprits, loin s'en faut. « On donne les patrons en pâture à l'opinion publique - à commencer par le président de la République - et cela nuit à l'image des entreprises. Aujourd'hui, plusieurs groupes parlementaires jouent la surenchère à coups de propositions de textes. Et il est à craindre que face à cette pression, le gouvernement ne puisse s'en tenir à un décret », s'inquiète Jean-Eudes du Mesnil du Buisson, le secrétaire général de la Confédération générale des PME (CGPME). Frédéric Saint-Geours, le président de l'UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie), s'est montré en revanche plutôt positif, estimant que le décret pourrait contribuer à refermer « la déchirure » entre la société et les entreprises.
DES SALAIRES AJUSTÉS AUX RÉSULTATS DE L'ENTREPRISE
Car partout, un fort sentiment d'injustice l'emporte... Comme bon nombre d'entrepreneurs, Bruno Vanryb, le PDG d'Avanquest Software, ne s'est pas versé de bonus depuis deux ans et demi, faute de résultats suffisants. « En tant qu'actionnaire, j'ai perdu beaucoup avec la chute de l'action. Mais c'est normal de gagner quand le business marche et de ne rien gagner quand il ne marche pas », admet-il. Thomas Chaudron, ex-président du Centre des jeunes dirigeants (CJD) et PDG de Mecanalu, une entreprise de 38 salariés spécialisée dans la création et la fabrication de cloisons de bureaux, n'a pas perçu non plus de dividendes depuis 2007. Ceux-ci s'élevaient alors à 20 000 euros. Cette année, il ne touchera que 51 600 euros net d'appointements. « C'est vrai qu'en tant qu'actionnaire majoritaire je pourrais percevoir des dividendes importants. Mais en admettant que je veuille me verser 200 000 euros une année, encore faudrait-il que j'aie le cash. En phase de croissance, on préfère l'utiliser à augmenter son fonds de roulement. La trésorerie, c'est le point faible des PME », confie-t-il. Yves Poivey, le PDG du groupe Eras, estime lui aussi ne rien avoir à se reprocher. Il a racheté la société alors qu'elle traversait de grosses difficultés et, les mauvaises années, il a confié avoir compté ses sous toutes les semaines et toujours donné la priorité à l'entreprise. « Ma rémunération relève de la décence et d'une certaine morale. Je considère qu'elle est tout à fait en ligne avec mes responsabilités », admet-il.
A l'instar de ce PDG d'une société d'assemblage de biens d'équipement de 18 personnes - préférant rester anonyme -, qui réduira sa rémunération de 15 à 20 % si la situation vient encore à se tendre, beaucoup de chefs d'entreprise envisagent de revoir leur salaire à la baisse compte tenu de leurs performances. Ce PDG touche 7 000 euros net de la SARL qu'il a créée il y a douze ans. Dérisoire, comparé aux rémunérations des patrons montrés du doigt. Le salaire annuel des dirigeants de société salariés donné par l'Insee en 2006 s'élevait à 52 700 euros net. « Moins que celui d'un cadre supérieur d'une grande entreprise, souligne Gontran Lejeune, du CJD. Pourtant, ces entrepreneurs prennent souvent beaucoup plus de risques personnels, y compris sur leur patrimoine, que les dirigeants salariés des grands groupes. »
VARIABLE ET AUTRES À-CÔTÉS, LES VRAIES DISPARITÉS
Certes, il s'agit là d'une moyenne. De surcroît, elle ne comprend pas les à-côtés (bonus, part variable, stock-options, dividendes...). Selon la taille de l'entreprise et son secteur d'activité, les disparités sont parfois énormes. Fondateur de l'une des quinze biotechs françaises cotées en Bourse, dont le chiffre d'affaires atteint 10,6 millions d'euros, André Choulika s'octroie ainsi un salaire de 10 400 euros brut par mois, auquel vient s'ajouter un variable de 12 % du salaire annuel. Rien d'exorbitant. Ce montant est en ligne avec le marché. Matteo Guerra, consultant senior chez Michael Page Executive Search, place la fourchette du fixe entre 100 000 et 150 000 euros annuels brut et le variable entre 15 % et 30 % du salaire annuel pour un dirigeant salarié d'une PME réalisant un chiffre d'affaires de 30 millions d'euros. Un salaire fixe qui peut atteindre jusqu'à 250 000 euros lorsqu'il s'agit d'une PME qui dépasse 500 millions d'euros. Comme le rappelle Olivier Soler, consultant chez HayGroup, il existe un marché pour les dirigeants salariés. « C'est comme lorsque l'on veut un journaliste ou un sportif reconnu dans son domaine, il faut payer le prix. Plus il y a d'enjeux, plus le salaire est élevé. » Et exposé au risque !
Pour André Choulika, l'enjeu principal n'est pas la rémunération : « Je distingue nettement les revenus de mon travail de tous les jours comme dirigeant, qui doivent être mesurés et en rapport avec ceux de mes salariés, et les revenus que je pourrais tirer un jour comme actionnaire fondateur. Cette rémunération-là sera la part du créateur. Elle sera légitime aussi, car cette boîte, je l'ai créée avec mes deniers et mes idées », affirme-t-il. De la même façon, pour le patron d'une société en LBO (reprise avec effet de levier), ce n'est pas le salaire qui est déterminant mais la plus-value qu'il pourra réaliser lors de la revente, trois ou cinq ans plus tard. « Ce qui intéresse un dirigeant de LBO n'est pas de rouler en Porsche, mais le "management package". Sa rémunération est bien souvent inférieure à celle d'un responsable de business unit dans un groupe international », indique Fabienne Delorme, associée chez CTPartner. Ces dernières années, plusieurs anciens cadres de grands groupes, devenus patrons-actionnaires d'ex-filiales, ont ainsi empoché, parfois en moins de trente-six mois, des dizaines de millions d'euros. Il en a été ainsi de Terreal, Consolis ou Vivarte. Mais aujourd'hui, la contre-performance attendue de dizaines de sociétés reprises en LBO en « haut de cycle » devrait compromettre les espoirs de plus-values de leurs managers. « Les conditions économiques font que l'on ne réalise pas de multiples extraordinaires. Particulièrement dans l'industrie, où les chiffres restent ancrés dans la réalité », note Fabienne Delorme. Le consultant Olivier Soler invite à remettre les choses en place et à cesser de se focaliser sur la rémunération. Un point de vue que partage Anne Cousin, directrice associée du cabinet Transearch. « Il ne faut pas oublier que 95 % des patrons dirigent des entreprises de moins de 10 salariés. Qu'ils se battent pour préserver l'emploi, gérer leur développement, sans visibilité aucune, et qu'ils sont confrontés à des arbitrages extrêmement durs, économiquement et humainement », insiste-t-elle. Gare, donc, à l'amalgame.

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