Rapport pour une économie positive : passer d’une logique de coupures à une logique de liens

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Philippe Lukacs Auteur de
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Pour Philippe Lukacs, enseignant en management de l’innovation à l’Ecole Centrale de Paris, de nombreux responsables d’entreprises sont prêts à avancer vers une "économie positive". Un rapport en ce sens a été remis au président de la République en septembre. Chaque responsable d’entreprise gagne à s’en inspirer.

Chaque responsable d’entreprise gagne à lire le Rapport pour une économie positive rendu le 21 septembre à François Hollande, et à s’en inspirer. Il émet de multiples propositions concernant un enjeu essentiel : l’évolution urgente vers une autre forme d’économie. En effet, il est urgent de traiter correctement la question du changement climatique et de l’empreinte écologique afin de laisser aux générations futures un monde vivable. Et il est urgent de modifier le cours actuel de l’évolution de l’économie qui, s’il se poursuit à l’identique, conduit vers une montée des replis sur soi individuels et communautaires comme d’une défiance croissante envers "les politiques".

Ce rapport montre que de nombreux responsables d’entreprises sont prêts à faire le pas. Il mentionne une étude impulsée par Christian Nibourel, président d’Accenture France et Benelux. Christian Nibourel invite les entreprises à faire un lien entre leurs actes et l’impact de ceux-ci sur les salariés, les fournisseurs, clients, actionnaires, territoires. Il les invite à envisager la valeur de ce qu’elle produisent dans une perspective large, celle de son empreinte sociale, aux côtés de ses empreintes économiques et environnementales. L’étude menée auprès d’une centaine de dirigeants montre que 48 % des dirigeants interrogés considèrent que l’empreinte sociale de leur entreprise est prioritaire, et que cette sensibilité est en rapide croissance.

Faciliter le passage à l’action des entreprises

Il est donc important d’aider les responsables d’entreprises à avancer. Il est cependant possible qu’ils soient rebutés par ce sur quoi ce rapport fonde son approche : la nécessité de passer de l’individualisme à l’altruisme. En effet, même si développer l’altruisme est important, la notion d’altruisme peut apparaître comme étant trop éloignée de la logique actuelle des entreprises pour motiver à un rapide passage à l’action. Constatant ce risque, le rapport propose d’ailleurs de s’appuyer dans un premier temps sur un "altruisme rationnel" où chaque acteur distingue un intérêt pour lui-même.

Il est aisé de dépasser la prévenance que l’appel à l’altruisme pourrait susciter. Il suffit de porter attention aux diverses formes d’économie que, en fait, ce rapport donne comme exemples à suivre : l’économie collaborative, l’économie sociale et solidaire, l’économie circulaire. Leur nom l’indique : leur point commun, leur trait distinctif par rapport à l’économie classique, c’est le lien. L’économie collaborative s’appuie sur des liens entre des personnes ; l’économie circulaire établit des liens entre des produits, entre la fin de vie des uns et la création des autres ; l’économie sociale et solidaire vise à développer les liens sociaux.

L’enjeu n’est pas tant de devenir altruiste, au sens de donner priorité à l’autre sur soi ; il est de s’appuyer sur des liens, de tous types, et créer des liens, de tous type, sur tous les registres : il est de passer d’une logique de fermeture, de coupure, à une logique de liens.

En effet, la logique économique actuelle n’est pas seulement de se couper de l’autre, de privilégier l’individualisme à l’altruisme. Elle est, beaucoup plus largement, de s’appuyer sur des coupures et de créer des coupures de toutes natures : il y a coupure de l’entreprise avec son environnement et avec le long terme, coupure entre le monde de la finance et l’économie réelle, coupure croissante entre les plus riches et les plus pauvres ; mais les coupures traversent aussi l’individu lui-même.

S’appuyer sur des liens et créer des liens

L’instantané est survalorisé pour les individus comme pour les entreprises. Ils sont de plus en plus coupés du temps nécessaire pour établir une relation qui ne soit pas que virtuelle et pour apprécier pleinement, avec une pleine sensibilité, l’ensemble de l’environnement.

Le monde n’est de plus en plus perçu que par ce qui en est chiffrable, coupé de ce qui est immatériel, qualitatif, de l’ordre de l’humain, pour les individus comme pour les entreprises. Prenons un exemple, particulièrement sensible puisqu’il concerne le regard porté sur les enfants, qui sont les générations futures auxquelles ce rapport invite à prêter une meilleure attention. La tendance est croissante à vouloir les "évaluer" selon des procédures chiffrées aisément informatisables, à ne considérer que le visible et le chiffrable des écarts à une norme de développement ou de performance, dans une coupure d’avec leur histoire spécifique en tant que sujet humain. Cela est source de graves conséquences pour les enfants. Cette coupure d’avec ce qui n’est pas visible et chiffrable, qui affecte de plus en plus de domaines, est évidemment d’un autre ordre que l’individualisme et celui-ci n’en est évidemment pas la cause.

La coupure peut même diviser chaque individu. C’est le cas, par exemple, des femmes, divisées entre des enjeux personnels essentiels par la difficulté à concilier la vie professionnelle et la vie familiale. Pour beaucoup, il y a coupure schizophrénique entre les valeurs exigées dans le "business" et les valeurs que chacun a pour conduire sa vie.

Par ailleurs, l’invitation, non pas tant à passer de l’individualisme à l’altruisme, mais à s’appuyer sur des relations et à créer des relations est éclairante. Elle peut aider chaque entreprise à mieux identifier, à la fois, la finalité qu’elle peut se donner et les multiples moyens nouveaux qu’elle peut utiliser pour l’atteindre.

Aider chaque entreprise à mieux identifier sa finalité et ses moyens

Inviter à créer des relations, à favoriser les relations à soi, aux autres, au monde, peut éclairer chaque entreprise sur la finalité qu’elle peut se définir elle-même, en fonction de son métier spécifique, pour contribuer à un futur souhaitable. Elle invite, d’une part, à agir pour que chacun puisse être pleinement en relation avec lui-même. D’autre part, à favoriser les occasions de relations réciproques mutuellement gratifiantes entre les personnes ou les groupes. Enfin, à favoriser la pleine sensibilité, la pleine relation, avec l’ensemble de l’environnement, non seulement pour ce qui en est mesurable (le CO2 émis, l’énergie, la biodiversité) mais aussi pour ce qui est au delà des chiffres : la sensibilité à la beauté et à l’épaisseur du temps. Viser l’épanouissement des personnes, la multiplication des relations réciproques gratifiantes entre les personnes ou les groupes, l’accroissement de la sensibilité à l’ensemble de l’environnement tout cela est en ligne avec les trois piliers du développement durable, mais va au delà. C’est viser un développement économique, non "per se" mais pour l’épanouissement des personnes ; un développement social multipliant les occasions de relations foisonnantes ; un développement environnemental, non seulement vers une "préservation" de l’environnement mais vers un plein respect, une pleine appréciation de l’ensemble de ce qui fait notre monde.

Par ailleurs, l’invitation à s’appuyer sur de la relation, sur tous les registres, permet à chaque entreprise de faire émerger de multiples moyens nouveaux qu’elle peut utiliser pour agir sans attendre. Elle conduit, par exemple, à ne plus s’appuyer seulement sur des échanges, où chacun est maintenu à distance de l’autre par un contrat, mais à s’appuyer aussi, voire principalement, sur des relations plus fortes, des relations d’alliances, où l’énergie de chacun converge vers une même ambition en lien avec un sens collectif. Elle conduit aussi, notamment, à raisonner avec une logique du "et", non plus du "ou", comme à donner priorité à la dynamisation des flux sur l’optimisation des stocks. L’analyse de la façon dont ont été réussies des innovations exemplaires contributives à un futur souhaitable montre que ces nouveaux modes d’actions sont particulièrement créateurs de dynamiques et permettent de réussir même dans un environnement difficile.

S’appuyer sur de la relation et viser à créer de la relation est un mode d’action où il y a identité de nature entre les moyens utilisés et les finalités poursuivies. Cette "robusteste" est précieuse dans un nouvel environnement définitivement marqué par l’incertitude. Par ailleurs, passer d’une logique de la coupure à une logique des liens est totalement en ligne avec l’évolution de la technologie : la logique de l’Internet, c’est celle des relations.

Cette invitation à une économie de la relation, c’est une invitation à une économie intelligente et humanisante. Intelligence, inter-ligere, c’est relier. Relier, c’est humaniser.

Philippe Lukacs enseigne le management de l’innovation à l’Ecole Centrale de Paris. Il est l'auteur de "Stratégie pour un futur souhaitable".

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