Quitte ou double
Par Anne Debray - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3269
La rumeur avait circulé, enflé avant de se dégonfler. Le siège social vivait ses derniers jours à Paris. Il fallait faire des économies. On allait s'installer sur l'un des sites de production. La grande couronne offrait de nombreuses possibilités. On produisait à l'est, à l'ouest, au nord et au sud... L'expatriation supposée faisait voler en éclats les repères des uns et des autres.
La direction a finalement annoncé qu'elle allait réduire ses mètres carrés et partager les bureaux. La réorganisation est passée comme une lettre à La Poste. Tout plutôt que l'exil. On a divisé les équipes. On a mis d'un côté ceux du matin, de l'autre ceux du soir. Et redistribué bureaux et ordinateurs. Un pour deux. Les photos personnelles ont disparu, les gris-gris aussi. Chacun a eu droit à un caisson à roulettes. Les tiroirs ont été cadenassés pour protéger les stylos. Les gommes (souvent) inutiles et les cahiers, (toujours) inutiles pour les autres, ont été customisés. Tout est bon pour se sentir chez soi de 6 heures à 14 heures ou de 14h 10 à 22h 10. Le fil de votre téléphone est entortillé ? Vous démarrez votre ordinateur et il vous demande le mot de passe de Jean-Pierre, votre collègue-partenaire ? Vous ne pouvez oublier que vous n'êtes qu'à moitié chez vous. La garde montante vous rappelle chaque jour à l'ordre. Interdiction de traîner. Vous devez filer sitôt votre dernière minute de travail avalée. Votre bureau est attendu. Il vous reste une commande à finaliser ? Vous négociez serré quelques minutes supplémentaires avec votre moitié (de bureau) qui se plante derrière vous. Vous cherchez alors un espace vide. Vous finissez par abandonner. Vous viendrez plus tôt demain. Vous scrutez la conjoncture chaque matin. Vous suffoquez déjà à l'idée d'un bureau pour trois.

dans la même rubrique
27/05/2012 Un mastère à l’international nuclear academy27/05/2012 Le papetier qui veut protéger les forêts
27/05/2012 Production












