Qui sera maître chez Eramet ?
Par Olivier James - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3271articles liés
FSI : APRÈS LE NICKEL, L'ACIER ? Le FSI attend des résultats 2011 "significativement positifs"ENQUêTE L'État va entrer dans le capital de l'unique groupe minier et métallurgique français. Les enjeux politiques et économiques sont nombreux et le placement est présenté comme stratégique.
L'issue ne fait guère de doute : l'État s'apprête à remplacer Areva dans le capital d'Eramet. Des négociations exclusives sont engagées depuis la fin décembre entre le Fonds stratégique d'investissement (FSI) et le groupe nucléaire public. Le FSI déboursera entre 600 et 800 millions d'euros pour acquérir la participation de 26 % détenue par Areva dans le capital du groupe minier. "Le dossier devrait aboutir d'ici le printemps", assure Thomas Devedjian, chargé du dossier au FSI. La valeur de cette participation reste toutefois difficile à appréhender en raison de la volatilité du cours de Bourse de l'entreprise. Quoi qu'il en soit, l'occasion est trop belle pour Areva, en pleine cure d'amaigrissement. "Je n'ai jamais considéré Eramet comme un actif stratégique", assène Luc Oursel, le président du directoire d'Areva, interrogé par "L'Usine Nouvelle".
L'État, par le biais du FSI, joue donc le rôle du chevalier blanc se portant au secours d'un fleuron qui ne doit surtout pas tomber dans une escarcelle étrangère. Numéro neuf mondial de la production de nickel, Eramet reste l'unique entreprise française présente dans des activités minières. En Nouvelle-Calédonie, la société Le Nickel, ancêtre du groupe, l'exploite depuis 1890. Le groupe extrait aussi du manganèse au Gabon depuis 1995, avec la Comilog. Ces minerais entrent dans la composition de l'acier inoxydable et d'alliages très performants destinés notamment à l'aéronautique. Ces dernières années, Eramet s'est lancé dans une kyrielle de projets de diversification. Il a signé un partenariat avec le groupe Bolloré pour exploiter du lithium en Argentine et a créé un joint-venture, Ukad, avec la société kazakhe Uktmp pour mettre en place une filière intégrée dans le titane, avec transformation du métal en France. "L'usine basée à Saint-Georges-de-Mons, en Auvergne, entrera en phase industrielle cette année", assure Philippe Joly, le directeur de la stratégie financière d'Eramet, qui mène aussi deux projets en Afrique. L'un vise à extraire dès 2013 des sables minéralisés (dioxyde de titane et zircon) au Sénégal en co-entreprise avec la société australienne MDL. L'autre permettra de valoriser dans une usine pilote des gisements de terres rares, de niobium et de tantale à Mabounié, au Gabon, à l'horizon 2014.
Bataille au sommet
Un apparent dynamisme qui pourrait laisser croire à un placement en or pour l'État. Sauf qu'Eramet, coincé entre des intérêts politiques, économiques et financiers, se trouve dans une situation quelque peu inconfortable... Première source de difficultés : les actionnaires. "Le développement du groupe est freiné par la structure de son actionnariat", analyse un ancien dirigeant. Dans son viseur, l'actionniaire majoritaire d'Eramet depuis 1999 : la famille Duval, 23e fortune française selon le classement 2011 du magazine "Challenges". À l'époque, la très secrète famille d'origine auvergnate arrive dans le groupe avec comme dot ses activités de transformation des métaux. Selon plusieurs sources proches du dossier, ces actifs surévalués lui permettent de s'offrir un confortable paquet d'actions et de droits de vote. Un coup que ne digère pas Romain Zaleski. Cet homme d'affaires franco-polonais et 29e fortune française, devient actionnaire d'Eramet un an seulement après les Duval, via son holding Carlo Tassara. Romain Zaleski estime, par la voix de son avocat maître Yann Colin, que la famille Duval a menti sur la véritable santé financière de leur société, lui offrant une surreprésentation dans le capital. Il décide d'assigner en justice des membres de la famille Duval en 2009. Depuis, c'est la guerre. En jeu : le montant de leurs parts dans le capital. En décembre 2011, le tribunal de commerce de Paris a jugé irrecevable une telle requête. Loin de se laisser abattre, Romain Zaleski vient de faire appel. La décision de la cour devrait être rendue d'ici la fin de l'année.
Une question de survie
Une telle discorde ne peut que nuire aux intérêts d'Eramet. De surcroît, les principaux actionnaires ne semblent pas enclins à investir massivement dans le groupe. "Il n'a pas les moyens de mener à bien l'ensemble de ses projets", assure un ancien dirigeant. Dans ce contexte de luttes intestines, Patrick Buffet, le PDG, peut-il vraiment atteindre ses ambitions ? La question se pose alors que la faisabilité du projet phare nommé Weda Bay, en Indonésie, est encore en suspens. Eramet y prévoit une production de 65 000 tonnes de nickel, de quoi doubler ses capacités. Mais le montant de l'investissement est du même ordre de grandeur que le chiffre d'affaires du groupe... Pour Eramet et ses partenaires industriels, les japonais Mitsubishi Corporation et Pacific Metals, le financement n'est pas encore assuré. "Nous serons en mesure de prendre notre décision cette année", précise Philipe Joly. Weda Bay engage la survie du groupe, qui pourrait éprouver des difficultés d'approvisionnement en Nouvelle-Calédonie vers 2025, un horizon court à l'échelle minière.
3,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires
15 000 salariés
Implantation dans 20 pays
Le regretté pôle minier
Nain au milieu des géants du secteur du nickel, en proie à des actionnaires qui se déchirent, soumis aux aléas géopolitiques, Eramet cherche tant bien que mal à grandir. Une ambition qui fait regretter à certains le grand pôle français qui aurait regroupé Eramet et les activités minières d'Areva. Les métiers des deux industriels sont présentés comme proches. Pourtant... "Le PDG d'Eramet, Yves Rambaud, ne souhaitait visiblement pas que la Cogema devienne propriétaire de son groupe", dénonce plus de dix ans après Jean Syrota, ancien PDG de Cogema qui est entré au capital d'Eramet en 1999 après un transfert de participation de l'État. Par la suite, Anne Lauvergeon n'a jamais caché pendant sa présidence d'Areva son manque d'intérêt pour le groupe minier. Sa participation, c'était trop ou pas assez. Luc Oursel, son successeur, a adopté la même position.
L'avenir d'Eramet soulève de nombreuses interrogations. Pourquoi l'État s'engage-t-il ? Restera-t-il simple porteur d'actions ou fournira-t-il une réelle orientation industrielle ? "Le FSI devrait être représenté par trois administrateurs, affirme Thomas Devedjian. Et ils auront vocation à s'exprimer." Une augmentation de capital pourrait fournir un peu d'oxygène au groupe, mais il faudrait pour cela obtenir l'accord des actionnaires. Alors qu'un départ des Duval a déjà été évoqué, tout comme celui de Romain Zaleski, l'entrée de l'État gabonais (actionnaire de la Comilog) à hauteur de 4 % à 5 % est en cours de négociation entres les ministères des Finances des deux pays. Quant au risque d'OPA, évitée en 2005 après la tentative du brésilien Vale, combien de temps pourra-t-il encore être écarté ? Entre la success story et le gâchis industriel, Eramet balance. Jusqu'à quand ?
FORCES Une situation financière saine Le centre de R et D de Trappes (Yvelines) FAIBLESSES Une taille modeste face aux géants miniers Les tensions entre actionnaires OPPORTUNITÉS Des projets dans l'extraction de nouveaux métaux (terres rares, niobium, tantale, etc.) Une forte demande asiatique de nickel MENACES La situation géopolitique en Nouvelle-Calédonie et au Gabon La cyclicité des activités liées au nickel et au manganèse

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