© Sébastien Camboulive
Alors que les états généraux de l'industrie s'achèvent et à quelques jours des décisions que doit annoncer Nicolas Sarkozy, "L'Usine Nouvelle" pose la question de fond : qu'en est-il du « made in France » ?
Industriels, pour vous faire peur, c'est simple. Allez surfer sur alibaba.com, le premier site chinois d'e-business. On y trouve des dizaines de milliers de fournisseurs de presses d'injection plastique, de panneaux solaires et autres moteurs diesel. Un tableau illustré de cette Chine devenue l'atelier du monde. Un résumé, surtout, de toute l'angoisse des vieilles nations, France en tête, face à la désindustrialisation.
A l'heure où s'achèvent les états généraux et où Nicolas Sarkozy, le « président des usines » s'apprête à tracer une feuille de route pour une nouvelle politique industrielle, la grande question est là : que peut-on encore produire en France ?
LES COÛTS LOGISTIQUES, UNE FORME DE PROTECTION
Si notre industrie reste la cinquième au monde, les chiffres de nos 23 000 entreprises industrielles ne rassurent guère. En 2009, la production industrielle a chuté de 11,9 %, la ramenant au niveau de 1998. Alors que de Gandrange à Philips-Dreux, fermetures d'usines et délocalisations font la une, on peut, pour se tranquilliser, faire une check-list du « made in France ». Et mettre en évidence les symboles : TGV, aéronautique, nucléaire, cosmétique, luxe, mais aussi ces milliers de PME plus obscures de l'agroalimentaire tenant leur rang dans la compétition internationale. Mais au-delà ?
Il y a bien sûr d'abord les secteurs bénéficiant d'une protection de facto lié aux coûts logistiques ou au besoin de proximité. C'est le cas, par exemple, des industries liées à la construction. Pierre-André de Chalendar, le directeur général de Saint-Gobain, acquiesce : « Dans notre groupe, les activités exposées à la concurrence internationale, par exemple les canalisations en fonte ou les plaques de verre pour réfrigérateurs, ne pèsent que 20 %, mais nos métiers de proximité, comme les vitrages isolants, ne sont pas menacés. » Un fait illustré dans un autre domaine, par le fabricant d'équipements aéroportuaires TLD, qui produit ses escaliers d'accès aux avions pour l'Europe de l'Est à Saint-Lin (Deux-Sèvres) plutôt que dans son usine chinoise. Le transport depuis celle-ci se chiffrant à 15 000 dollars, contre 3 000 depuis Saint-Lin, pour une valeur du produit d'environ 90 000 dollars.
Par-delà ces protections, dans un monde globalisé, où selon Jim Hemerling, l'un des pontes du Boston Consulting Group, la concurrence vient « de tout le monde, de partout, et porte sur toute chose », sur quels leviers jouer ? En la matière, ni fatalité, ni recettes miracles. Produire en France se jauge sur trois paramètres clés, guère plus : avoir de meilleurs coûts, vendre plus cher, ou faire ce que les autres ne font pas. Comme par hasard, l'Allemagne a souvent bon.
DES COÛTS SALARIAUX ÉGAUX EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE
Sur le premier point, le coût de la main-d'oeuvre est souvent mis en avant. En la matière, « on ne doit pas avoir d'illusion, la compétition sur les salaires ne se joue pas avec les pays émergents, l'écart est trop grand. Nos vrais concurrents, ce sont les Etats-Unis ou l'Allemagne », assure Thierry Noblot, le délégué général du Groupe des fédérations industrielles, qui loue les réformes menées depuis dix ans outre-Rhin en matière de prélèvements obligatoires. De fait, les coûts salariaux allemands longtemps plus élevés que les nôtres sont revenus au même niveau. Les distorsions sur les matières premières jouant peu et le lean manufacturing devenant un prérequis, reste la grande question, celle de la création de valeur et de la différenciation.
Comme le soutient Jeffrey Immelt, le patron de General Electric, « tout est lié aux technologies ». De fait, c'est l'innovation qui permet sur un marché aussi bataillé que celui des réducteurs mécaniques à une PME comme Redex de fabriquer en France ou au fabricant de pompes Ensival Moret de faire de même avec ses produits construits sur mesure et destinés à des applications de niche.
CRÉER LES CONDITIONS POUR ATTIRER DES USINES
Dans la pharmacie, quarante-cinq ans après son lancement, le Doliprane de Sanofi-Aventis reste aussi l'exemple d'un support d'innovation, certes modeste, mais sans cesse renouvelé (autres dosages ou formulations), lui permettant de rester le médicament le plus prescrit en unités.
« Attention, alerte Gilles Le Blanc, chercheur à Mines Paristech, le diagnostic sur l'innovation est juste, mais nos industriels ont pris du retard. Les dépenses privées de R et D ne pèsent que 1,3 % du PIB, contre 1,8 % en Allemagne ou aux Etats-Unis . » Un challenge pour notre pays qui pose la question aussi de la diffusion du savoir, du capital humain et des réseaux comme les pôles de compétitivité. Et pas question d'imaginer de séparer recherche et production.
« Il n'est pas suffisant de soutenir la R et D, il faut aussi créer des conditions pour favoriser l'implantation des usines, les garder proches des centres de R et D : la compétitivité se joue aussi sur l'attractivité des territoires », note André-Jacques Auberton-Hervé, le PDG de Soitec, premier fabricant mondial de plaques de silicium sur isolant.
Dans cette compétition justement, quel sens doit avoir l'action politique ? Le crédit d'impôt recherche, une mesure plébiscitée, devient ainsi peu à peu une rente fiscale pour grands groupes. Volontarisme et promesses d'action ne doivent pas rimer avec agitation ou protections éphémères. Tout l'enjeu des prochaines semaines.
"Si l'on innove, tout est possible"
Trois questions à Thierry de la Tour d’Artaise, PDG du groupe SEB
SEB fabrique 40 % de ses produits en France. En 2006, c'était 54 %. Combien dans trois ans ?
Quand on sait que deux tiers du petit électroménager est fabriqué en Chine, ce chiffre est déjà en soi une prouesse. Il devrait diminuer mécaniquement à l'avenir car nous développons des usines dans les pays émergents. Pour viser les consommateurs dans ces pays, il faut produire localement.
A quelles conditions peut-on maintenir une production significative en France ? On ne peut plus y fabriquer des produits d'entrée de gamme. Mais, si l'on innove, tout est possible. L'avantage, c'est que produire en France facilite le processus d'innovation. Nous avons pu inventer Actifry, notre friteuse presque sans huile, parce que notre centre de recherche était près et que cela a permis des échanges entre les entités. L'innovation touche toutes les familles de produits, même les plus basiques. Exemple avec les bouilloires, complètement localisées en Asie. Eh bien, nous avons réinventé l'eau chaude. Notre bouilloire Quick and Hot, qui chauffe l'eau instantanément, est fabriquée en France à Mayenne. Et elle se vend très bien en Europe de l'Est. La seule limite à l'innovation, c'est notre imagination.
Relocaliser des productions, c'est envisageable ? Si l'euro tombait à 0,85 dollar, il est sûr que cela nous redonnerait de la compétitivité... Mais, je ne suis pas sûr qu'on en prenne le chemin ! En revanche, on peut tirer le marché vers le haut et ainsi renforcer les sites existants. Il y a trois ans, notre usine d'Is-sur-Tille (Côte-d'Or) souffrait de la baisse du marché des friteuses. Les ventes d'Actifry lui permettent de tourner à plein. Quand les sites européens peuvent vendre leurs innovations à un prix raisonnable, ils sont compétitifs.
Propos recueillis par Marion Deye









