Que peut l'Europe face à Gazprom ?
Le 13 juin 2008 par Rédaction L'Usine Nouvelle
Sur le chapitre de l'énergie, Gazprom donne le « la ». Le point sur les enjeux énergétiques en Russie avec Colette Lewiner, directeur international de l'activité Energie de Capgemini, et Thierry Lefrançois, économiste chez Natixis.
Rien n'a été épargné à TNK-BP, troisième groupe pétrolier de Russie détenu pour moitié par la major britannique BP et pour le reste par trois milliardaires russes : ennuis judiciaires de toutes sortes, harcèlement et autres refus de séjours aux employés étrangers pleuvent sur le groupe ces derniers mois. Dernière pression en date, son patron Robert Dudley a été interrogé mardi 10 juin pendant environ cinq heures dans un poste de police de Moscou dans le cadre d'une enquête fiscale. Autant d'intimidations déguisées pour contraindre le groupe à s'offrir au géant gazier Gazprom , qui a enfin publiquement déclaré être intéressé dans la prise de contrôle de TNK-BP.Alexeï Miller, patron de Gazprom, a ainsi fait savoir qu'il étudierait une éventuelle entrée au capital de TNK-BP "après" le règlement du conflit entre les actionnaires. Une issue peut-être heureuse, ironisent certains. « Ces jours-ci, compter Gazprom comme partenaire est sûrement la chose la plus proche de la sécurité qu'un investisseur étranger puisse espérer, concernant le secteur énergétique en Russie », résume David Wighton dans l'éditorial du Times daté de 11 juin 2008. Une affaire qui inquiète l'Europe, très dépendante des approvisionnements de gaz en provenance de la Russie.
« L'esprit entrepreneur se noie dans la bureaucratie »
Colette Lewiner est directeur de l'activité Energie, Utilities et Chimie de Capgemini au niveau mondial.
Interrogé pour savoir si Gazprom allait faire des acquisitions en Russie, Alexeï Miller a rappelé que son groupe avait "acquis beaucoup d'actifs pétroliers en Russie" et que maintenant il "les consolidait". Gazprom semble ne plus pouvoir investir ?
« Aujourd'hui Gazprom n'investit pas suffisamment dans l'extraction pétrolière et gazière et dans ses gazoducs. Au premier trimestre 2008, la production de pétrole russe, qui avait augmenté ces dernières années, a baissé. La production de gaz elle dépend beaucoup du climat, hiver doux ou pas. En Russie, comme en Bolivie ou au Venezuela, les politiques nationalistes conduisent à terme à diminuer la production de pétrole. Car ces politiques conduisent à décourager les Majors pétroliers, qui ont des compétences de gestion, de grands projets complexes, et des moyens financiers. Cela a été le cas avec l'affaire Shell-Sakhaline 2, lorsque le gouvernement russe a retiré la licence accordée à la compagnie pétrolière anglo-néerlandaise pour l'exploitation d'une partie de son gisement pétrolier et gazier, sous prétexte de non-conformité de aux normes écologiques russes, et l'a finalement forcé à abandonner le contrôle au profit de Gazprom. Outre les majors étrangers, des sociétés privées russes ont été éliminées : Ioukos est en liquidation judiciaire et Mikhaïl Khodorkovski, son ex-patron, a été condamné en 2005 à huit ans de prison pour escroquerie et évasion fiscale à grande échelle. L'affaire TNK-BP fait suite à cette longue série. A chaque fois qu'une société est absorbée par Gazprom, sa productivité et sa production baissent, l'esprit entrepreneur se noie dans la bureaucratie.»
Quelle conséquence pour la Russie ?
« Avec cette stagnation de la production et l'augmentation de la demande intérieure russe, Gazprom pourrait avoir des difficultés à honorer ses engagements lors d'un hiver très froid par exemple.
Cependant, le gouvernement russe a décidé récemment d'une augmentation progressive du prix du gaz pour les clients domestiques, ce qui devrait avoir pour effet d'augmenter l'efficacité énergétique par habitant et dans l'industrie. Il faut en effet savoir que la Russie est l'un des pays au monde (Afrique exclue) à avoir la plus mauvaise efficacité énergétique.
Avec des prix plus élevés, les Russes pourraient changer leur comportement et devenir plus économes en énergie. Ceci serait une double bonne nouvelle pour Gazprom car ce dernier pourrait augmenter son chiffre d'affaire et sa marge sur ses ventes en Russie et disposerait de plus de gaz pour l'export pour lequel les prix de contrats sont plus élevés.
Cela dit, les Russes ne sont pas les seuls à avoir une vision de court terme en ce qui concerne les investissements.»
L'Europe vous semble avoir manqué de vision et de stratégie ?
«Jusqu'à récemment, les « Utilities » européennes n'investissaient pas suffisamment dans la construction de centrales électriques et d'infrastructure de transport d'électricité et de gaz. Cela fait plusieurs années que dans notre Observatoire Européen des Marchés de l'Energie (que nous publions chaque année) nous tirons la sonnette d'alarme. Nous estimons qu'il faudra investir au moins 1000 milliards d'euros dans les centrales électriques européennes d'ici 2030 et les électriciens, qui ont certes repris leurs investissements, ne vont pas assez vite. De plus les centrales en construction et en projet en Europe seront très majoritairement au gaz et au charbon ce qui rend difficile le respect de l'objectif Européen de réduire les émissions de CO2 de 20% d'ici 2020.
En France où nous produisons 80% de notre électricité avec des centrales nucléaires et environ 15% avec nos ressources hydrauliques, deux sources d'énergie n'émettant pas de CO2, nous avons choisi le bon « energy mix ».
La Grande-Bretagne, a récemment fait le choix de construire à nouveau des centrales nucléaires et se prépare à être compétitive sur ce terrain. Le gouvernement britannique prévoit que la première centrale nucléaire sera en production en 2017 et que la puissance installée nucléaire atteindra 25 000 MW en 2030 soit de 15 à 20 nouveaux réacteurs à construire d'ici là.»
« Il serait illusoire de penser que l'Europe pourra s'affranchir totalement des approvisionnements russes »
Thierry Lefrançois est économiste chez Natixis.
«Gazprom détient 25% des réserves de gaz. Son potentiel est énorme : c'est en quelque sorte l'équivalent de l'Arabie Saoudite pour le pétrole. Sur le terrain politique, avec la renationalisation du secteur énergétique par le Kremlin, le groupe a toutes les cartes en main. Dans ce contexte, l'Europe tente de se défaire de sa dépendance gazière vis-à-vis de la Russie : la France, qui a d'ailleurs mieux diversifié ses sources d'approvisionnement que l'Allemagne, essaie d'aller acheter du gaz en Norvège, en Algérie, au Nigéria. Installer des méthaniers, et s'approvisionner grâce à ces navires en gaz naturel liquéfié au Qatar ou auprès d'autres champs de production éloignés de nos zones de consommation semble une voie d'avenir. Mais cela suppose d'installer des zones d'implantations et d'équipements gaziers sur place. Et il serait illusoire de penser que l'Europe pourra s'affranchir totalement des approvisionnements russes.»

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