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Quand les usines carburent aux déchets

Par Camille Chandès - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3196

Une centaine d'usines françaises se sont dotées d'installations de méthanisation et de production de biogaz. Un moyen de faire des économies qui se heurte encore à de nombreuses difficultés.

Chauffer le lait utilisé pour l'élaboration du célèbre Maroilles grâce... aux résidus de la fabrication de ce même fromage. C'est ce que réalise chaque jour la Fromagerie de l'Abbaye, à Maroilles (Nord), en réutilisant les eaux blanches issues des lavages réguliers de ses ateliers. Mais aussi le lactosérum, ou petit lait. Ces déchets liquides sont traités sur place dans une unité de méthanisation. « Nous ne sommes pas encore autosuffisants car nous ne produisons pas assez de fromage, mais cela viendra », sourit Sophie Devlieger, la directrice générale déléguée de la société d'économie mixte locale d'aménagement qui gère la fromagerie. A l'image de la fromagerie nordiste, une centaine de sites industriels français produisent de l'énergie à partir de leurs effluents. Intégré à leurs stations d'épuration, un procédé de méthanisation permet de générer du méthane à partir des déchets organiques. Ce biogaz peut alors être utilisé pour produire de la chaleur qui servira à chauffer des bâtiments, voire de l'électricité qui sera revendue à EdF.

Des usines d'Andros, de Materne, de Kronenbourg, de Tereos et de McCain, de Rhodia, etc. ont déjà recours à ce procédé. Selon des projections réalisées par le cabinet Ernst et Young, entre 30 et 60 unités de méthanisation pourraient être installées dans des stations d'épuration industrielles d'ici à 2014. Un dynamisme lié notamment à l'apparition d'offres clés en main proposées par des sociétés comme Verdesis, la filiale biogaz d'EdF Energies nouvelles, ou Naskeo Environnement, un bureau d'études et constructeur d'installations de méthanisation / biogaz. Les industriels voient dans la méthanisation une solution pratique pour répondre à leurs obligations réglementaires de traitement des effluents et des déchets organiques fermentescibles résultant de leurs activités. La réduction de leur empreinte écologique et la valorisation du biogaz n'arrivent qu'en seconde position.

La fromagerie de Maroilles s'est, par exemple, équipée dans le but de dépolluer ses effluents avant de les rejeter dans le milieu naturel. Elle y a ensuite trouvé un bon moyen de faire des économies en réduisant ses dépenses de gaz naturel pour la production d'eau chaude. « Dans notre sucrerie picarde d'Origny-Sainte-Benoite, le biogaz que nous produisons représente 5 % de notre consommation annuelle de vapeur », témoigne, de son côté, Didier Corfa, le directeur industriel du sucrier Tereos. Valoriser ses déchets permet aussi de faire l'économie des frais de leur enlèvement par des sociétés spécialisées.

INVESTISSEMENTS ÉLEVÉS

Le montant des investissements peut, toutefois, représenter un obstacle insurmontable. S'offrir une unité de méthanisation - quand ce n'est pas la station d'épuration industrielle tout entière - et valoriser le biogaz coûte de quelques millions à plusieurs dizaines de millions d'euros selon la taille de l'installation... Pour que les investissements soient rentables, les sites industriels doivent donc générer le plus de biogaz possible. Il leur faut pour cela disposer d'une source d'approvisionnement sûre. Le papetier Stora Enso a ainsi renoncé à valoriser le biogaz (100 m3/h) de son site de Corbehem (Pas-de-Calais) en préférant le brûler en torchère. Après avoir étudié plusieurs projets (installation de microturbines pour transformer le biogaz en électricité, achat d'une chaudière, etc.), l'industriel a jugé que l'opération n'était pas assez rentable sur ce site qui a réduit de moitié ses activités, donc sa production de biogaz.

Les difficultés techniques peuvent aussi s'avérer rédhibitoires. Le procédé de méthanisation, loin d'être une science exacte, a recours à des bactéries, des organismes vivants... délicats à gérer. Enfin, le biogaz est un gaz saturé en eau et chargé d'impuretés (dichlore, sulfure d'hydrogène) qu'il faut pouvoir éliminer.

Le fabricant de frites et de spécialités à base de pommes de terre McCain en sait quelque chose. Sur son site de Harnes (Pas-de-Calais), il lui a fallu six mois pour trouver la bonne formule. « Nous avons des coproduits très hétérogènes. Les caractéristiques physicochimiques des pelures de pommes de terre, des déchets de frites surgelées et de la purée sont très différentes. Il nous a fallu du temps pour arriver à réaliser le bon mélange », précise Philippe Théry, le directeur industriel Europe du fabricant canadien.

Disposer d'une unité de méthanisation dans son usine impose aussi de se soumettre au régime des installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE). « Une installation qui produit moins de 30 tonnes par jour de matières organiques est soumise à déclaration. Au dessus, elle passe sous le régime de l'autorisation », résume Sébastien Evanno, de l'Institut national de l'environnement industriel et des risques (Ineris).

Malgré les risques d'explosion et d'incendie liés à la présence de biogaz, cette réglementation suscite souvent l'incompréhension des industriels. « Nous allons prochainement passer sous le régime des installations à autorisation. Ce qui nécessite un investissement conséquent. Il faut compter entre 30 000 et 40 000 euros pour la réalisation du dossier par un bureau d'études. C'est pour nous le point noir de la méthanisation. Nous fabriquons du fromage. Nos déchets ne sont pas dangereux », s'insurge Sophie Devlieger, de la Fromagerie de l'Abbaye.

DÉVELOPPER LA PRODUCTION D'ÉLECTRICITÉ

Pour lever ces obstacles au développement de la filière biogaz, les pouvoirs publics ont mis en place en 2006 des tarifs de rachat de l'électricité produite à partir du biogaz. Le gouvernement autorisera prochainement l'injection de biogaz issu de la méthanisation dans les réseaux de gaz naturel, comme l'avait suggéré le Grenelle de l'Environnement. Mais, pour l'heure, le réveil reste timide. Et si treize installations de méthanisation, alimentées par la collecte des déchets agricoles et des résidus de l'agroalimentaire, valorisent le biogaz en électricité, les industriels qui traitent eux-mêmes leurs déchets se contentent le plus souvent de produire de la chaleur. « Il faut augmenter les tarifs de rachat de l'électricité pour que cela se développe », soutient Caroline Marchais, la directrice générale du Club biogaz, qui regroupe les professionnels de la méthanisation.

Quand à l'injection de biogaz issu de la méthanisation dans les réseaux de gaz naturel, elle semble encore loin des préoccupations des industriels. Pour des sites souvent situés en rase campagne, l'installation de conduites de gaz sur des kilomètres pour un raccordement au réseau de GdF ne fait pas partie des priorités. Le gaz de ville issu des résidus du fromage, des frites ou de la bière n'est donc pas pour tout de suite.

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