Quand les élus aiment l'industrie
Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3255
ENQUêTE De gauche, du centre et de droite, ils multiplient les initiatives pour conforter le tissu industriel de leur collectivité, favoriser l'émergence de nouvelles filières, voire susciter des vocations d'industriels. Petit tour de France.
Huit élus. De gauche, du centre et de droite. Huit élus qui partagent une même foi dans l'industrie. À la tête d'une communauté de communes, d'un département ou d'une Région, ils se démènent pour conforter le tissu industriel de leur collectivité, attirer des entreprises et favoriser l'émergence de nouvelles filières. Quand ils ne cherchent pas à susciter des vocations... d'industriels.
(Cliquez sur les huits repères de la carte pour voir chacun des élus)
Forte de son réseau de correspondants régionaux, L'Usine Nouvelle aurait pu multiplier les exemples de ces élus qui aiment l'industrie : la liste n'aurait pu être exhaustive.
Ces huit cas ne renvoient pas à une vision idyllique de l'industrie. Bien au contraire. Maire de Rousset (Bouches-du-Rhône) depuis 1989, Jean-Louis Canal constate que "pour attirer des industriels, il faut vraiment avoir la foi".
Située près d'Aix-en-Provence, la zone industrielle de Rousset s'appuie pourtant sur un pôle microélectronique qui brave les crises cycliques du secteur. Las ! "La population n'a pas une bonne image de l'industrie. Elle craint les risques", explique le maire.
Face à cette désaffection, beaucoup d'élus sont tentés de baisser les bras. Depuis la réforme de la taxe professionnelle, le soutien à l'industrie ne procure pas le même retour sur investissement qu'avant. L'implantation d'une entreprise est désormais moins rémunératrice pour une commune ! Rousset n'en continue pas moins de parier sur les usines, coûte que coûte. "Nous considérons que l'industrie engendre de la richesse. Nous persistons, tant et si bien que, même après la crise de 2009, le solde d'emplois sur la zone est resté positif !", se félicite Jean-Louis Canal.
STMicroelectronics, Atmel (dont LFoundry et Inside Contactless ont repris l'an dernier les activités), Toppan Photomasks, SPS, Vegatec... La commune se veut accueillante pour la filière jusqu'à s'impliquer dans sa structuration. Elle héberge ainsi Arcsis, une association d'industriels et de scientifiques, le Centre intégré de microélectronique et ses plates-formes mutualisées de R et D, le pôle de compétitivité Solutions communicantes sécurisées et le Centre national de référence RFID. À Rousset, 7 000 personnes travaillent chaque jour, alors que la commune ne compte que 4 400 habitants...
"Nous avons choisi Rousset car tout un écosystème microélectronique, alliant industriels, laboratoires, pôle de compétitivité et plates-formes mutualisées de R et D s'y est constitué", témoigne Philippe Mattia, le PDG de Maya Technologies, une société grenobloise de conception de composants microélectroniques embarqués, qui vient d'installer dans la commune un centre de design de circuits analogiques. "Notre centre, dont nous espérons doubler l'effectif de quinze ingénieurs en deux ans, pourra intervenir dans sa spécialité sur toute la France", précise le PDG de Maya.
On retrouve cette même volonté de structurer une filière dans le Lot-et-Garonne, où le conseil général a imaginé une technopole vouée à l'agroalimentaire. Vingt ans après sa naissance sur la commune d'Estillac, l'Agropole compte 126 entreprises et 2 434 emplois. L'Agropole offre une palette de services, de l'incubateur à la mise à disposition d'unités de productions modulables, d'une halle technologique et d'un centre de ressources. "Nous avons su capitaliser sur la réussite de l'agroalimentaire en la valorisant", résume Jacques Bilirit, le vice-président du conseil général.
Un dialogue État - Région permanent
Le soutien à l'innovation et à la formation est la priorité numéro un du conseil régional de Picardie, présidé par Claude Gewerc, un ancien cadre... de l'industrie. Nommé commissaire à la réindustrialisation en 2009, Claude Trink s'est dit frappé par le dialogue État - Région permanent et les instruments mis en place par la Région en matière de soutien à l'innovation et à la formation. Instruments qui complètent les interventions défensives de soutien aux PME industrielles : garanties d'emprunt Oséo - Région pour l'accès au crédit, dispositif "former plutôt que chômer", etc.
"Les élus ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour nous accompagner dans la reconversion de notre site vers le ferroviaire et l'éolien. Ils continuent de le faire, témoigne Thierry Fourrier, le directeur de Mersen France Amiens (Somme). Les aides financières sont intéressantes, mais elles ne sont pas déterminantes car nous avons notre stratégie. On peut résumer l'esprit de cet accompagnement en disant que les élus font de la mise en réseau, de la mise en relation avec des partenaires que nous n'aurions pas forcément identifiés. Nous les percevons comme des facilitateurs qui savent fédérer les énergies."
Implication dans le pôle de compétitivité I-Trans (ferroviaire), sollicitations pour des salons extérieurs à la région, capacité à mettre autour d'une table des utilisateurs, des fournisseurs de solutions techniques, des laboratoires de recherche issus de l'université d'Amiens ou d'écoles d'ingénieurs, investissements dans des plates-formes d'innovation... Autant d'actions qui illustrent le rôle que peuvent jouer les élus pour les industriels. "La crise est venue conforter notre stratégie de soutien à l'industrie et nous a montré qu'il ne fallait pas trop s'éloigner du monde réel", explique Claude Gewerc.
Le soutien à l'innovation, c'est aussi la priorité de Laval. Le chef-lieu de la Mayenne dispose d'une base industrielle solide avec des champions comme Lactalis, Gruau, Sora Composites, Gys, Cofidur, etc. Le groupe de défense Thales vient de décider de doubler ses effectifs de R et D portant sur les systèmes d'identification amis - ennemis. Le nouveau bâtiment sera construit sous maîtrise d'ouvrage de la collectivité. "Nous avons perçu au sein de l'agglomération une vraie compréhension de notre projet, une volonté de le faire aboutir. Ce soutien a été déterminant", note Marc Komorniczak, le directeur de l'établissement.
Union sacrée à Valenciennes
Laval ne se contente pas d'aider les plus gros employeurs. "Nous faisons le pari de l'innovation par le biais d'un fonds de soutien aux projets très innovants assurant les risques que les banques ne veulent pas prendre, explique Guillaume Garot, le président de Laval agglomération. Nous avons ainsi soutenu le microbus de Gruau ou la société Induct dans le véhicule électrique. Nous soutenons également le secteur émergent de la réalité virtuelle, avec le projet d'une future cité de la réalité virtuelle." Laval déploiera, dès l'an prochain, le très haut débit dans ses zones d'activité et, en 2017, auprès de la totalité de sa population.
Ils arrivent que les élus oeuvrent main dans la main, quelle que soit leur couleur politique. C'est à une telle union sacrée que Valenciennes (Nord) doit sa renaissance. Avec son tramway, sa scène nationale le Phénix, son Musée des beaux-arts refait à neuf, son nouveau stade inauguré en juillet, la renommée mondiale de Supinfocom où se forment des créateurs d'images de synthèse et des designers, Valenciennes a tourné le dos à son passé de ville minière. Le taux de chômage, qui a culminé à 25 %, avoisine aujourd'hui les 14 %... mais le Valenciennois affiche un solde positif de près de 8 000 emplois.
Le Valenciennois est connu désormais comme le territoire où se construit la Yaris de Toyota, dont le site emploie plus de 3 500 personnes (4 300 d'ici à janvier 2012 avec le lancement de la Yaris III). Avec les deux constructeurs Alstom et Bombardier Inc., autour desquels gravitent de nombreux sous-traitants, il est aussi celui qui accueille 82 % des 10 000 emplois de la filière ferroviaire du Nord - Pas-de-Calais. Et depuis cet été, il est celui où naîtra un des six instituts de recherche technologique (IRT). Le projet Railenium, dédié aux infrastructures ferroviaires, disposera d'un budget global de 540 millions d'euros sur dix ans.
Au lobbying de Valérie Létard, présidente de Valenciennes Métropole, et de son mentor Jean-Louis Borloo, ancien maire de la ville, s'est ajouté l'engagement pris par Daniel Percheron, le président du conseil régional Nord - Pas-de-Calais, de financer la moitié des investissements nécessaires à la construction d'une boucle d'essais ferroviaires. "Le dynamisme du Valenciennois est le fruit d'un travail entamé dès les années 1990. Sans la mobilisation des élus de toutes sensibilités politiques, Toyota ne se trouverait pas à Onnaing et la Yaris III se construirait ailleurs", analyse Valérie Létard.
On retrouve un même volontarisme, à une échelle plus modeste, en Basse-Normandie. Le 27 mai 2009, Yann Delabrière, le PDG de Faurecia, et les élus bas normands inauguraient à Caligny (Orne) un site intégrant la nouvelle usine du spécialiste des mécanismes de sièges automobiles et un pôle d'excellence technique automobile régional. Faurecia voulait réunir ses trois usines vieillissantes et son centre de R et D dispersés à Flers (Orne). Les élus du bassin de Flers-Argentan, qui déploraient la perte de 1 000 emplois industriels, n'avaient aucune envie de voir partir l'entreprise et ses 1 600 salariés.
Un syndicat mixte, formé de la Région, du département et de l'agglomération de Flers, est devenu l'interlocuteur unique de Faurecia. C'est lui qui a financé, pour un total de 26 millions d'euros, le terrain et les infrastructures, le centre mondial de R et D mécanismes de sièges de Faurecia, un centre de formation d'ingénieurs par apprentissage, un campus industriel de recherche et d'innovation appliquées aux matériaux, labellisé par le pôle de compétitivité Mov'eo, et une zone d'activités pour attirer des PME.
De son côté, Faurecia a financé son usine pour 50 millions d'euros. "Notre force a été d'anticiper les besoins de Faurecia et les risques d'une nouvelle hémorragie industrielle", témoigne Laurent Beauvais, le président de la communauté de communes d'Argentan (Orne) et de la Région Basse-Normandie. Une stratégie gagnante à en croire Francis Adam, le directeur de Magneti Marelli Moto Propulsion (systèmes d'injection et de contrôle moteur) à Argentan : "Je le dis sans flagornerie, de toutes les régions où j'ai travaillé, c'est la première où je trouve autant de soutien à l'outil industriel. Associant recherche, formation et production, le pôle de Caligny est un exemple à suivre."
Une offre de services originale
Ce soutien à l'industrie passe parfois par une offre de services originale. Le sud-Touraine, où on vénère d'ordinaire davantage le patrimoine qu'on ne se préoccupe d'industrie, possède une véritable pépite. Porté par la communauté de communes Loches Développement, le Node Park, une zone d'activités située sur la commune de Tauxigny (Indre-et-Loire), fait figure de petit miracle dans ce paysage rural écorné par les restructurations industrielles, notamment dans l'électronique.
À l'issue d'un programme d'investissement privé - public d'une trentaine de millions d'euros, engagé dès 1996, le site compte quelque 1 300 emplois. "Le bilan de notre implantation sur le Node Park est positif, explique Éric Tabone, le directeur général d'HF Company, l'un des leaders européens de la réception TV par satellite. Cette réussite tient surtout à la qualité de l'offre de services : crèche d'entreprise, restaurant interentreprises, salles de gym, etc. Il n'est pas toujours aisé de recruter des ingénieurs télécoms en milieu semi-rural." Président de la communauté de communes Loches Développement, Pierre Louault donne la recette de ce succès : "Nous avons réussi à créer une complicité avec les dirigeants qui dépasse tous les clivages et toutes les chapelles."
Le département de la Moselle a choisi de laisser vacantes depuis plusieurs années deux emplacements de premier choix - Illange, dans le bassin sidérurgique du nord et Farébersviller, dans l'est charbonnier et chimique -, dans l'attente d'un investissement majeur.
Initiée voici une quinzaine d'années, cette politique foncière inédite s'est inspirée du magistral exemple de l'implantation de la Smart à Hambach, en 1996. Un an auparavant, la collectivité avait investi lourdement dans l'aménagement de l'Europole, dont l'existence a joué un rôle décisif dans le choix de l'investisseur.
"La Moselle constitue une énorme porte d'entrée vers l'Europe et rien ne serait plus idiot que de ne pas proposer cette offre. Nous comptons parmi les seules régions de France à disposer d'une telle emprise avec disponibilité immédiate, souligne Philippe Leroy, le vice-président du conseil général de Moselle. Nous sommes en campagne promotionnelle permanente dans le monde entier. Nous avons refusé certaines propositions qui n'apportaient pas suffisamment de main-d'oeuvre. Nous commençons à discuter à partir de 700 emplois directs." Il faut oser par les temps qui courent !
1 réaction
zelectron | 03/10/2011 - 13H14
Je ne vois que des grosses structures, c'est curieux ça. Financer 100 millions d'euros en une fois pour un "grand" projet, c'est plus facile que d'octroyer 1000 fois 100 000 €uros à des PMI.

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