Quand l'armée enrôle les entre prises
Le 05 juin 2008 par Guillaume Lecompte-Boinet | L'Usine Nouvelle n° 3104
L'armée de terre va réduire ses effectifs et externaliser plus de tâches de maintien en condi tion opérationnelle (MCO). Cela tombe bien pour les Nexter et autres Renault Trucks confrontés à la réduction des commandes de matériels neufs. Mais aussi pour les sociétés de services comme Daher ou Suez alléchées par ces nouveaux marchés.
B ranle-bas de combat dans le petit monde de l'ar- mement terrestre ! Alors que s'ouvre le salon EuroSatory, le 16 juin prochain, 180 entreprises se préparent à vivre une véritable révolution. Exit les contrats saucissonnés attribués par petite tranche. Place à des contrats pluriannuels utilisant des méthodes de financement plus innovantes et incluant, parfois, des reprises complètes de sites appartenant aujourd'hui à l'armée. Mis en musique par le général de division Tristan Verna, le patron de la Direction centrale du matériel de l'armée de terre (DCMat), ce bouleversement vise un double objectif stratégique : « Nous voulons créer des partenariats sur le long terme avec les entreprises, pour anticiper nos réductions de format et d'effectifs, et améliorer le taux de disponibilité de nos matériels », explique le gradé. Les orientations données par le Livre blanc de la Défense devraient « dégager des marges de manoeuvre pour externaliser plus de main- tien en conditions opérationnelles (MCO) vers les entreprises », parie Bruno Rambaud, le président du Groupement des industries françaises de défense terrestre (Gicat), et membre du comité exécutif de Thales.
La cure d'amaigrissement, programmée dans le cadre de la Révision des politiques publiques (RGPP) va, en attendant, frapper de plein fouet la DCMat. Responsable de l'entretien du parc de blindés, de camions et des systèmes d'armes de l'armée de terre, elle va subir plusieurs milliers de suppressions de postes dans les années qui viennent, ainsi que des fermetures ou des cessions de sites. « En contrepartie, nous allons déléguer plus de tâches de maintenance à des opérateurs privés », ajoute le général Verna. La part du budget dédiée à l'externalisation va presque doubler pour atteindre 550 millions d'euros d'ici à 2014.
Exemple concret et récent : la DCMat a signé le 23 mai un accord pluriannuel de quatre ans avec Renault Trucks Defense (groupe Volvo), avec une option pour quatre ans supplémentaires. Objectif ? Entretenir la flotte des 3 800 véhicules de l'avant blindés (VAB). Ce contrat valorisé entre 80 millions (minimum) et 280 millions d'euros (maximum), entraîne l'implantation d'un atelier dans le site de la DCMat de Fourchambault (Nièvre). « A terme, nous pourrions reprendre cette usine », indique Serge Perez, le directeur général de Renault Trucks Defense (RTD). La nouveauté dans ce schéma ? « Avant, nous étions simple exécutant avec une tâche bien définie. Là, et c'est une première, nous avons une visibilité sur quatre ans ce qui nous permet d'investir », explique-t-il. RTD va ainsi créer 70 emplois à Fourchambault.
La nouvelle politique de gestion des parcs de matériels, la PEGP (voir encadré au-dessus), dont le général Verna est l'initiateur, va encore accélérer ce mouvement d'externalisation. Au lieu d'affecter tel char ou tel blindé léger à telle unité, quatre grands parcs vont être créés. Cette mutualisation des moyens devrait favoriser logiquement l'octroi de contrats plus globaux aux industriels ou à des prestataires logistiques. L'armée de terre ne fait ainsi que suivre une tendance largement développée dans les autres armées, (la Marine nationale et l'armée de l'air), où la délégation de tâches de MCO à des industriels comme EADS, Safran ou DCNS, est monnaie courante.
Sans parler des Etats-Unis où cette logique est poussée à l'extrême (voir encadré page 81). Elle suit aussi l'exemple de nos voisins allemands ou anglais. Outre-Rhin, un groupement de constructeurs (KMW, Rheinmetall et Diehl) a créé la société HIL dont il détient 51 % (les 49 % restants sont aux mains de l'Etat), pour assurer la MCO de l'ensemble du parc de véhicules blindés de l'armée de terre allemande.
Des contrats plus globaux
Ce genre de prestation globale, c'est ce dont rêvent les industriels français. Panhard, qui fournit de nombreux véhicules blindés légers aux forces françaises, a joué un rôle de précurseur dès 2006 en formalisant un contrat de 320 millions d'euros sur dix ans pour assurer la fourniture de pièces de rechange de flottes entières (voir encadré page 80). Le constructeur a créé un atelier spécial pour les Jeeps P4 dont il a la charge et a dû faire des miracles pour reconstituer la supplychain des pièces de rechange d'un moteur très ancien, d'où un démarrage un peu chaotique. Pas facile en effet de s'improviser logisticien quand on est constructeur. La DCMat, de son côté, a dû apprendre à transférer les bonnes informations.
Pour accompagner ce mouvement, l'armée de terre a développé des méthodes de rémunération inédites. La DCMat travaille avec Panhard sur la base de forfaits au kilomètre pour la flotte des Petits Véhicules protégés (PVP) qui entrent en fonction actuellement dans les forces. RTD, de son côté, a signé un contrat, en septembre 2007, de 434 millions d'euros (maximum sur dix ans) pour l'entretien des 7 500 camions de l'armée de terre. L'industriel sera alors rémunéré en fonction de deux critères : sa capacité à livrer les pièces de rechange sous cinq jours avec un taux de disponibilité de 90-95 % sur 3 000 références différentes. Auparavant, la DCMat regroupait ses besoins et commandait des lots de façon plus ou moins régulière. « Désormais nous obtenons une visibilité même si cela nous oblige à une grande rigueur sur le plan logistique », explique Serge Perez.
Un contrat d'un milliard se profile
Autre nouvelle méthode de rémunération : les forfaits à l'heure. La direction du matériel achète des heures de fonctionnement à Wärtsila, le fabricant du moteur du char Leclerc. Le général Verna travaille sur cette base avec Nexter sur un très gros contrat de MCO pour la flotte des Leclerc, dont le montant devrait approcher le milliard d'euros sur dix ans. « Nous visons une signature en 2009 », ajoute le général. L'ex-Giat, comme ses concurrents, a besoin de ce type de partenariats pour pallier la baisse des livraisons de matériels neufs. En 2007, le poids de la MCO représentait 37 % des ventes totales de Nexter (598 millions d'euros) et constitue l'un de ses relais de croissance. « Jusqu'en 2006, le Leclerc pesait plus de 50 % de notre activité. En 2008, il ne représentera plus rien », analyse Luc Vigneron, le PDG de Nexter. La part de la MCO devrait mécaniquement augmenter avec l'arrivée du Véhicule blindé de combat d'infanterie (VBCI), le tout nouveau vecteur de l'infanterie mécanisée et aussi grâce au nouveau canon Caesar.
Dernier territoire de conquête pour les industriels : les pièces détachées. L'idée est de s'inspirer du marché Orrma, un vaste contrat passé avec Inéo (groupe Suez) pour gérer les pièces détachées des aéronefs militaires français. Même si Orrma a eu un démarrage difficile, de tels marchés intéressent les entreprises. « Il est très probable que la révision des politiques publiques en cours leur donne une nouvelle impulsion », pronostique Jean-Paul Lafitte, le patron du pôle défense du groupe Daher. « Nous allons externaliser la logistique des consommables, au terme d'une compétition qui devrait permettre de désigner un partenaire d'ici à 2010 », explique le général Verna. Le contrat pourrait intéresser Daher dans la mesure où il travaille souvent avec l'armée pour assurer la logistique des opérations extérieures (voir encadré page 80).
Contrats pluriannuels, plus globaux, rémunérés différemment... Toutes les formules peuvent être envisagées. Mais avec des limites. D'abord à cause de contraintes budgétaires. La rénovation des chars Leclerc (environ 250 unités concernées), dont rêve Nexter, coûte très chère : environ 2 millions d'euros par char, selon des sources concordantes. Les contrats pluriannuels, eux, ne sont pas toujours compatibles avec les règles de passation des marchés publics ou avec les pratiques budgétaires. Sans compter l'épineuse question sociale liée aux transferts de sites et aux suppressions de postes. Du côté des industriels aussi, il faudra se montrer solides. Assurer la même qualité de service sur le long terme est une gageure.

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