QU'ELLE EST VERTE MON USINE !
Par PAR OLIVIER JAMES ET MANUEL MORAGUES - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3224
©
Sièges sociaux, plates-formes logistiques, usines... La construction durable a investi le monde industriel, séduit par des avantages avant tout économiques. Mais plusieurs verrous en freinent encore le développement.
Les parois ? Elles sont faites de tôles en nid-d'abeilles pour absorber les nuisances acoustiques provenant de la chaîne de production. La chaleur des machines ? Elle est récupérée pour chauffer l'atelier en hiver. L'eau de pluie ? Elle alimente les sanitaires. La consommation électrique ? Elle est limitée par des détecteurs de présence. Le bâtiment ? Une vaste nef en structure bois percée de larges ouvertures vers l'extérieur et organisée autour d'un vaste patio central. Cette usine idéale, c'est l'imprimerie Iropa, appartenant au groupe rouennais d'imprimerie Firopa. Elle a vu le jour en juin 2010 à Saint-Étienne-du-Rouvray (Seine-Maritime). C'est l'un des projets précurseurs en matière de construction durable dans l'univers de l'industrie. Des ruches ont même été installées aux alentours pour produire du miel ! Sur une superficie de 7 000 m2, bureaux, ateliers et entrepôts ont été pensés pour répondre à la démarche Haute qualité environnementale (HQE).
Ce site d'un nouveau genre est encore rare, mais c'est le symbole d'une nouvelle vague. Une vague verte qui incite les industriels à construire durable. Ces projets (plusieurs dizaines en France) visent à réduire l'empreinte des sites de production en maîtrisant la consommation d'eau et d'énergie des bâtiments et en limitant ses impacts sur l'homme et l'environnement. Ils concernent avant tout les sièges sociaux, les bureaux, mais de plus en plus les plates-formes logistiques, les centres de R et D et les usines. De grands groupes tels que L'Oréal, Saint-Gobain, Schneider et LVMH, médiatisent leurs projets, aboutis ou à venir, de bâtiments durables. D'autres, comme les cafés Malongo, le chocolatier Cémoi, Turbomeca (groupe Safran), Sisley ou le fabricant de sanitaires SAS, s'y mettent discrètement.
La dimension financière, principale motivation
Tendance de fond ou effet de mode ? À écouter les industriels concernés, leurs démarches comme leurs motivations semblent bien ancrer dans la durée. « Avec la crise, les entreprises sont devenues plus regardantes sur les dépenses d'exploitation », estime Patrick Canac, le président de la société de conception et de construction ABCD. Selon l'enquête Legrand/Ifop consacrée à l'efficacité énergétique, réalisée en mai 2010 auprès de 401 dirigeants d'entreprise, la dimension financière apparaît comme la principale motivation pour 65 % d'entre eux. Avec l'emploi de matériaux isolants et d'équipements de gestion intelligente du bâtiment, la facture d'énergie peut baisser de manière significative. « J'espère une baisse à deux chiffres de ma consommation d'énergie par rapport à notre ancien site, explique Étienne Rigaud, le président de l'imprimerie ultramoderne Iropa. Nous devrions atteindre sans effort les 10 %. » Chez Dalkia, on assure que la seule gestion intelligente d'un immeuble de bureau peut rapporter 15 à 20 % d'économie sur la facture énergétique. Du côté de Sisley, spécialisé dans les cosmétiques, le pragmatisme économique est à l'origine de la construction d'une plate-forme logistique HQE de 45 600 m2 à Saint-Ouen-l'Aumône (Val-d'Oise). « Nous n'avons pas été guidés par l'idéologie, assure Philippe d'Ornano, le directeur général de Sisley. Éviter le gaspillage correspond à une bonne gestion de l'entreprise. »
Mais cette bonne gestion permet aussi de respecter la loi. La réglementation thermique 2012 fait du label Bâtiment basse consommation (BBC) un standard de construction pour le neuf, puis la rénovation (lire page 44). L'idée étant de rendre moins énergivore un secteur qui consomme à lui seul plus de 40 % de l'énergie finale du pays, tous types de bâtiments confondus. Nombre d'industriels visent pourtant plus loin que la seule efficacité énergétique et la mise en conformité avec la loi. « En plus de nos produits, qui bénéficient déjà de nombreux labels qualité, notre site HQE devient un argument marketing vis-à-vis de nos concurrents », avance Étienne Rigaud. À coup sûr, l'image « écologique » apportée par les divers labels motive les troupes. Elle permet dans certains cas de se mettre en cohérence avec l'activité de l'entreprise : comment vanter les vertus écologiques de ses produits si l'outil de production ne l'est pas ? « À côté des industriels souhaitant réduire leur facture énergétique, il y a ceux pour qui la performance énergétique est indispensable à leur communication », précise Christophe Fievez, le directeur du marché industrie chez le gestionnaire d'énergie Cofely. Un producteur d'eau minérale a fait appel à cette entreprise pour réhabiliter une usine d'embouteillage en bâtiment neutre en carbone. Coût de la mise à niveau ? 25 millions d'euros.
L'usine, terrain expérimental
Les conditions de travail sont un puissant aiguillon. « Le bien-être influence la motivation des salariés, assure Emmanuel Titrent, le directeur général de la société de sanitaires SAS. Je suis persuadé que cela a un effet sur la productivité. » Depuis moins d'un an, le groupe a rassemblé sur le même site ses bureaux et son usine à Frontonas (Isère), tous construits suivant la démarche HQE. Le surcoût des bâtiments durables suscite encore des réticences. S'il est difficile d'obtenir des données précises, il apparaît que la facture peut varier, suivant les cas de 5 à... 20 %. « Il reste très difficile de convaincre les industriels, regrette Michel Berger, le dirigeant d'Ingenico, une entreprise d'ingénierie spécialisée dans le tertiaire et l'industriel. Ils ont peur du changement, ont l'impression que les nouvelles réglementations vont faire augmenter les coûts. » Le manque de recul et la difficulté de mesurer les résultats limitent le développement de la construction durable. « Nous savons fixer des objectifs, nous allons devoir prouver qu'ils ont été atteints », annonce Yves Moch, au service bâtiment de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe).
Dans cette optique, la certification HQE performances devrait voir le jour au début de 2012. Des indicateurs attesteront, ou non, du respect des performances attendues. Comment récupérer l'énergie dégagée par les process de production ? Les déchets peuvent-ils être valorisés ? Autant de difficultés expliquant l'absence de certification pour les bâtiments industriels. « Les premières installations qui pourront être certifiées seront les usines de traitements des eaux et des déchets et les datacenters, précise Patrick Nossent, le président de Certivea, la filiale du Centre scientifique et technique du bâtiment, qui délivre les certifications HQE. Nous constatons une véritable demande d'élargissement de la part des industriels. » Des projets expérimentaux ont été lancés, à l'image des usines de Firopa et de SAS, pour mettre au point des certifications adaptées aux spécificités de chaque filière. Après les sièges sociaux et les immeubles de bureaux, la construction durable semble bien partie pour s'imposer dans les plates-formes logistiques et les usines.
Un dernier argument pour vous en convaincre ? Lorsque les industriels utilisateurs demeurent circonspects vis-à-vis de la construction durable, investisseurs et constructeurs se font fort de leur rappeler que les labels et autres certifications augmentent la valeur patrimoniale de leurs biens. De fait, les immeubles de bureaux bénéficiant d'une labellisation environnementale ont un loyer, un taux d'occupation et une valeur de revente plus élevés que les bâtiments non certifiés. Et il n'y a pas de raison que les usines écologiques ne profitent pas de ce bonus elles aussi...
Les dirigeants de groupes industriels et de PME Les ingénieristes spécialisés dans le tertiaire et les bâtiments industriels Les spécialistes de la construction Les investisseurs immobiliers
GAËTAN DESRUELLES, directeur général adjoint de Bouygues Construction
Peut-on parler d'engouement pour la construction durable de la part des industriels ? Cela reste une curiosité pour certains, mais c'est une démarche arrivée à maturité pour d'autres. Et si ce ne sont pas nos clients qui s'intéressent directement à la construction durable, nous prenons toujours l'initiative de leur en expliquer l'intérêt. Il est évident que la construction durable conditionne la valeur d'un patrimoine, elle permet d'échapper à la décote d'un loyer ou d'une cession. C'est la raison pour laquelle investisseurs et utilisateurs se tournent de plus en plus vers ce type de bâtiments. Leurs besoins sont-ils de ce fait en train de changer ? Nos clients attendent de notre part une garantie de performances dans la durée, parfois pour trente ans, voire plus, en termes de pilotage du bâtiment, de maintenance, d'entretien, d'exploitation. Nous le faisions déjà dans le secteur public et pour certains grands ouvrages, mais c'est une nouvelle approche dans le secteur privé. Nous devons penser les projets au-delà de la construction. Dans quels secteurs la construction durable va-t-elle se développer ? Il faut préciser que ce n'est pas un nouveau marché qui s'ajouterait à celui du traditionnel. C'est bien tout le marché actuel qui est en train de muter. Pour nous, les projets concernent avant tout les sièges sociaux, les bureaux, les centres commerciaux et les bâtiments publics comme les écoles et les hôpitaux. Concernant l'industrie, les plates-formes logistiques et les datacenters ont aussi un fort potentiel.
RT 2012 RÉGLEMENTATION THERMIQUE 2012 La réglementation thermique 2012 limite les consommations énergétiques des bâtiments (ou parties de bâtiments) neufs, résidentiels et tertiaires, au niveau défini par le label BBC. Elle s'appliquera aux bureaux dès le 28 octobre 2011, avant d'être généralisée à tous les bâtiments tertiaires et résidentiels d'ici à la fin 2012. Les bâtiments industriels et agricoles en sont exclus. LABEL BBC BÂTIMENT BASSE CONSOMMATION Le label BBC distingue les bâtiments dont la consommation énergétique est inférieure à 50 kilowattheures par mètre carré et par an. C'est l'énergie primaire (pétrole brut, etc.) qui est comptabilisée. La consommation d'énergie finale (électricité, gaz...) du bâtiment doit donc être encore plus faible que 50 kWh/m2/an. Pour les bâtiments tertiaires, le label BBC est certifié par Certivea. DÉMARCHE HQE HAUTE QUALITÉ ENVIRONNEMENTALE La démarche HQE est une démarche volontaire de management de projet. Couvrant la conception et la réalisation du bâtiment, elle vise à minimiser l'impact environnemental de l'opération, et à assurer des conditions de vie saines et confortables à ses occupants. La sobriété énergétique n'est qu'un des quatorze axes de la HQE. C'est Certivea qui délivre le certificat HQE pour le tertiaire.
NF EN 16001 ET ISO 14001 MANAGEMENT DE L'ÉNERGIE ET DE L'ENVIRONNEMENT Ces normes aident les entreprises à développer une gestion méthodique de l'énergie (16001) et de l'environnement (14001). Le but : l'amélioration continue des performances. Un programme de mesure des progrès réalisés doit voir le jour et des audits annuels sont effectués par Afnor Certification. Une série de normes d'évaluation de la performance environnementale du bâtiment seront publiées en 2011.











