PULPEUSE INDUSTRIE ESTHÉTIQUE
Par PAR GAËLLE FLEITOUR - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3268Le scandale des prothèses PIP ne doit pas cacher la florissante industrie de la chirurgie esthétique. Les PME et grands groupes qui surfent sur ce marché réalisent 3,5 milliards d'euros de chiffre d'affaires.
C'est un secteur méconnu dans le domaine de la santé. Un secteur que le récent scandale des prothèses mammaires frauduleuses PIP a mis en émoi : l'industrie de l'esthétique. Touchée par la crise en 2009, elle a retrouvé le sourire en 2010. Le marché mondial, estimé à 3,5 milliards d'euros, connaît une hausse de 10 % et devrait grimper de 11 % jusqu'en 2014, selon les chiffres présentés l'an dernier au congrès esthétique Imcas Industrie. Une croissance alimentée à la fois par le boom des traitements antirides (la toxine botulique tel le Botox, l'acide hyaluronique, la technologie des lasers, les ultrasons...) et par la chirurgie, avec la vente d'implants.
Sur ce marché, deux types de fabricants s'affrontent : les PME régionales spécialisées (tel le fabricant français de prothèses Sebbin) et les firmes multinationales de la cosmétique (le suisse Galderma, filiale de L'Oréal et de Nestlé, par exemple) ou du médicament (le laboratoire américain Allergan, Ipsen, son concurrent français en toxine botulique, ou les allemands Merz et Bayer). Les premières tentent de résister face à l'appétit insatiable des secondes, illustré récemment encore par Bayer rachetant la société dermatologique Intendis. Pourquoi un tel engouement ? Selon Thierry Chignon, le directeur des participations du fonds Matignon Investissement Gestion, « le marché de l'esthétique semble très attractif aux yeux de l'industrie pharmaceutique, qui souffre. Il n'a pas de problème de remboursement et affiche un taux de croissance à deux chiffres ». Il s'avère également beaucoup plus facile à pénétrer, car, hormis la toxine botulique, considérée comme un médicament, les produits utilisés en chirurgie esthétique ont, en Europe et aux États-Unis, un statut de dispositif médical, qui est moins contraignant.
Du coup, certains industriels n'hésitent pas à franchir le pas. C'est le cas du laboratoire ophtalmologique Allergan. En 2003, il a réussi une entrée fracassante sur le marché de l'esthétique, en y déclinant la toxine botulique qu'il avait à l'origine développée contre les maladies liées aux contractions musculaires. Aujourd'hui, son Botox (Vistabel en Europe) engloberait 80 % du marché contre les rides verticales entre les deux sourcils... À quoi s'ajoutent les produits de comblement des rides (l'acide hyaluronique), les prothèses mammaires (la première intervention de chirurgie esthétique dans le monde) et les anneaux gastriques. Ainsi, Allergan réalise désormais avec l'esthétique 30 % de ses revenus, soit 1,6 milliard de dollars. « Je viens de la division neurosciences et suis passé récemment dans la division médicale [esthétique, ndlr] : je n'ai vu aucune différence dans les procédures, assure Philippe Mauvais, le directeur de la division médicale d'Allergan. Être un laboratoire pharmaceutique est un énorme avantage, car cela rassure nos clients. » Un enjeu essentiel dans le contexte du scandale des prothèses PIP, qui remet en cause le marquage CE réglementant en Europe les dispositifs médicaux. « Les exigences sont croissantes sur la qualité des produits, estime Thierry Chignon. Même si on ne peut malheureusement pas avoir de système réglementaire qui prévienne à 100 % la fraude, comme le montre le cas dramatique de PIP. »
Implants pour tout
Cela n'empêche pas l'inquiétude de monter. Autre produit visé : l'acide hyaluronique. L'autorité sanitaire française, l'Afssaps, a pointé la faiblesse de sa réglementation. Car les tests cliniques, réalisés sur des « effectifs réduits » de 150 patients durant trois à six mois, seraient « insuffisants », alors que certains effets secondaires graves peuvent apparaître des mois, voire des années après l'injection. Problème : les fabricants à s'être engouffrés sur ce marché se sont multipliés en Europe. Contrairement aux États-Unis, plus stricts, où « l'acide hyaluronique est soumis à un pre-market approval de la FDA [Food and Drug Administration, ndlr], qui correspond à une mini-autorisation de mise sur le marché », explique Thierry Chignon.
Quant au marché des implants, mis en lumière ces dernières semaines, il ne se limite pas aux prothèses mammaires. Implants fessiers, pectoraux, de mollets, testiculaires... Les déclinaisons pour le reste du corps sont nombreuses, en particulier en matière de chirurgie de reconstruction ou de sur mesure, même si les ventes sont nettement plus limitées, excepté en Amérique latine où les implants fessiers sont légion. Oubliés des grands fabricants, ces produits sont l'occasion pour des PME de se faire connaître. Ils représentant par exemple 20 % de l'activité de Sebbin, dont le directeur général, Diederik Van Goor, remarque : « Nous sommes un des rares acteurs à avoir une gamme complète, c'est un facteur de différenciation. »
Autre facteur différenciant, la production locale. Si Sebbin peut se targuer d'avoir une production 100 % française avec son usine située dans le Val d'Oise, le positionnement d'Allergan est plus complexe. En Haute-Savoie, le site de Pringy est devenu son centre d'excellence mondial de production d'acide hyaluronique. Mais pour voir pousser ses prothèses mammaires, il faut se rendre au Costa Rica. « Notre usine produit pour le monde entier avec des normes FDA extrêmement strictes, confie Philippe Mauvais. On peut imaginer qu'il y a un intérêt économique, mais c'est surtout dû à la proximité avec le premier marché mondial : nord américain. »
TOXINE BOTULIQUE Rare produit esthétique à être considéré comme un médicament, la toxine botulique nécessite une autorisation de mise sur le marché. En paralysant les muscles, elle s'attaque aux plis entre les yeux. Marché mondial 570 millions d'euros en 2010 (+ 11 %). Fabricants Allergan avec 80 % de part de marché, suivi du français Ipsen (distribué par le suisse Galderma) et de l'allemand Merz. COSMÉTIQUE ACTIVE Les crèmes et lotions cosmétiques (y compris le peeling) sont réservées aux dermatologues et médecins esthétiques. Marché mondial 675 millions d'euros (+ 10 %). Fabricants Souvent les PME présentes en acide hyaluronique, Galderma. IMPLANTS Les implants fessiers, pectoraux, testiculaires ou de mollets (photo) représentent un marché de niche. Marché mondial Non communiqué. Fabricants Quelques fabricants d'implants mammaires, car il s'agit de la même technologie, avec des moules différents : le français Sebbin, l'européen Eurosilicone-Nagor, le brésilien Silimed. PRODUITS DE COMBLEMENT Au détriment du collagène, l'acide hyaluronique totalise aujourd'hui plus de 80 % du secteur antirides, où évolue un grand nombre d'acteurs. Marché mondial 520 millions d'euros en 2010 (+ 13 %). Fabricants Deux leaders : Allergan et Galderma. L'allemand Merz, le suisse Anteis, les français Pierre Fabre et Vivacy, et des américains. PROTHÈSES MAMMAIRES Première opération de chirurgie esthétique dans le monde, les implants mammaires sont fabriqués par une dizaine d'acteurs. Un marché stratégique, qui se concentre. Marché mondial 580 millions d'euros en 2010 (+ 8 % sur un an). Fabricants Mentor Medical et Allergan (les deux leaders américains), deux consortiums européens et cinq PME françaises. TRAITEMENTS À BASE D'ÉNERGIE Dédiés à la silhouette, les appareils utilisant lasers et lumières, radio fréquence ou ultrasons connaissent une recrudescence, après avoir subi une crise en 2009, due au fort taux d'équipement des médecins esthétiques. Marché mondial 790 millions d'euros (+ 10 %). Fabricants Les israéliens Syneron et Lumenis, les américains Viora, Cutera et Cynosure.

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