Protection contre le feu : Le marché de l’incendie tiré par la réglementation
Par Agathe Remoué - Publié le
© Marcel van den Bergh/REA
Le nombre d’incendies ne faiblit pas, la réglementation se durcit. Dans un marché de l’installation qui subit la crise du bâtiment, ce sont les acteurs du renouvellement et des services qui s’en sortent le mieux.
Début août, près de Châtellerault (Vienne), un incendie ravage un entrepôt d’approvisionnement pour la grande distribution. Des milliers de tonnes de produits alimentaires sont détruits, pour une valeur d’un million d’euros. Un incident loin d’être unique. «Depuis le début de l’année, il y a une recrudescence des incendies, notamment dans les entrepôts », relève Cédric Bourillet, qui anime la sous-direction des risques accidentels à la Direction générale de la prévention des risques.
Un ticket d’entrée très élevé
En France, depuis une dizaine d’années, le nombre d’incendies ne baisse pas, stagnant au-dessus de 300000 par an, sites industriels et particuliers confondus. Le travail ne semble pas manquer, donc, pour les entreprises spécialisées dans la prévention et la protection. D’autant plus que le marché est tiré par la réglementation, durcie en permanence. Un exemple: il sera bientôt obligatoire d’équiper tous les foyers de système de détection de fumée.
L’obligation d’équipement
des particuliers ou des industriels tire le marché mais la pression constante sur la certification coûte très cher et crée une barrière à l’entrée insurmontable.
L’installation patine,
mais le marché est à 75% du renouvellement et de la maintenance, ce qui limite l’impact de la conjoncture
Les acteurs misent surtout sur le marché domestique.
L’obligation de services et de proximité limite les possibilités d’exportation… hors quelques affaires au grand export..
Un revenu alléchant. « Il semblerait que la majorité des nouveaux auto-entrepreneurs se soit précipitée sur ce créneau », ironise Shane Lyons, le représentant en France du spécialiste irlandais de détection EI Electronics. Mais c’est bien le seul créneau permettant l’arrivée d’autres professionnels. Les acteurs traditionnels comptent sur un montant très élevé du ticket d’entrée. La vague de certification qui touche ces produits, notamment pour des raisons d’harmonisation européenne des process d’évaluation, entraîne des coûts conséquents pour les entreprises. «Une certification pour une poudre ou un émulseur peut nous revenir à 200000euros», confie Pierre Christophorov, le directeur général de la PME AI Group (lire p. 74). « Pour faire certifier nos 70 produits avec ces nouvelles règles, nous devrons y aller progressivement ! », assure Louis Henri, le directeur commercial de Portafeu, un fabricant de portes coupe-feu en métal. Par ailleurs, les clients eux-mêmes demandent de plus en plus de technicité et de garanties. Auquel cas, mieux vaut être adossé à un grand groupe qu’être une PME locale en difficulté! « Etre une filiale du groupe GdF-Suez nous ouvre des portes sur des grands projets, confirme Bénédicte Bartholet, la responsable projets chez Axima Actis. Cela rassure les clients quant à la trésorerie, la main-d’oeuvre, la pérennite. » Et, autre avantage: cela permet à ces spécialistes de la protection incendie, qui bénéficient d’un réseau national, de proposer des réponses couplées incluant le génie climatique ou électrique.
Les clients tirent souvent l’innovation
Régulièrement, aussi, le client demande du sur-mesure. «En Allemagne, les portes coupe-feu ont des tailles standards. En France, en revanche, les clients commandent la porte à la taille dont ils ont besoin», illustre Louis Henri. «Ce sont souvent les clients qui tirent l’innovation, en nous demandant des solutions spécifiques», confirme Frédéric Patry, le responsable marketing de DEF. Le groupe français, qui réalise 129millions d’euros de chiffre d’affaires, va bientôt mettre sur le marché un système innovant de détecteur de fumées à haute sensibilité et va dérouler un programme de migration des installations de détection, Eko Solution. Une stratégie qui paie. «Nous avons doublé notre chiffre d’affaires en cinq ans. Ce qui fait de nous le champion français de la détection incendie », poursuit-il. L’entreprise, qui va inaugurer un centre de production en France, s’est aussi développé par acquisitions de compétences. Car, ces dernières années, sur ce marché dominé par Sicli, filiale du groupe américain UTC, la concentration a été de rigueur. Un mouvement désormais terminé. Tous, actuellement, s’observent. Ceux qui tirent le plus leur épingle du jeu d’un marché de l’installation atone sont ceux qui peuvent fournir l’ensemble des prestations nécessaires à la sécurité, de l’étude à la maintenance et au renouvellement. «Le renouvellement de matériel, moins sensible à la conjoncture, réprésente de 70 à 75% de l’activité », signale Florian Tronquoy. Car l’installation, elle, souffre en même temps que le bâtiment. Et peu d’espoir, hors acquisitions de se faire une santé par l’exportation: ce marché reste très local. Pourtant, pendant ce temps, les acteurs internationaux, comme UTC ou Tyco, grignotent des parts en France.En 1990, ils ne détenaient que 2% du marché, pour atteindre 48% l’an dernier. Et quand les sociétés françaises exportent leurs compétences, elles ne vont pas au plus près. Comme le signale Jacques Hernandez, le responsable du service carrossier-voirie-incendie de Renault Trucks, qui revendique en France environ 70%de l’activité avec 500camions de lutte contre le feu par an: «Exporter nos châssis en Europe est difficile et même impossible en Allemagne», normes différentes obligent. «Le grand export marche mieux», précise-t-il. Le groupe a ainsi fourni le Chili et l’Algérie, mais dans l’ensemble l’année a été difficile, avec un recul de 15%de la vente d’équipements. Et du fait de l’incertitude sur le budget des communes, l’an prochain sera encore plus rude. A moins que les camions de pompiers, eux aussi, bénéficient d’une prime à la casse.
Au fin fond de la Vienne, à Naintré, une petite
usine fabrique, entre autres, «la Rolls des
poudres et des émulseurs », selon son directeur
général, Pierre Christophorov. Cet X-Ponts
quadragénaire et son associé, Xavier Reuter,
un HEC trentenaire, ont repris il y a un an à
peine cette vieille entreprise familiale. AI Group
compte 60salariés et réalise 15millions d’euros
de chiffre d’affaires. La société, spécialisée dans
l’incendie industriel, propose toute la panoplie
de la sécurité incendie, du système de détection
aux véhicules dédiés. Résolument poils à gratter
d’un milieu qu’ils jugent conservateur,
les dirigeants misent sur l’innovation.
«La tendance est plutôt de compter sur les solutions éprouvées, il faut du temps pour faire
émerger des nouveautés!», regrette Pierre Christophorov. Soutenue par Oséo, l’équipe
développe, par exemple, des poudres dédiées aux feux de métaux ou des émulseurs pour
les feux de nappe. AI Group se développe surtout à l’export (50% du chiffre d’affaires),
«notamment dans des pays pétroliers qui sont adeptes des normes françaises». Garantie
de qualité, son premier client est japonais!Dossier
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