« PRODUIRE EN FRANCE, C'EST LE SUJET `NUMÉRO UN »
Par PROPOS RECUEILLIS PAR ANNE-SOPHIE BELLAICHE ET LAURENT GUEZ - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3250
En pleine crise de la dette souveraine, l'homme qui a fait campagne en 2007 sur les dangers du déficit récurrent propose deux priorités : produire et instruire. François Bayrou détaille depuis son QG parisien sa vision d'une France qui produit.
La croissance est en danger, le déficit budgétaire va s'accroître, l'euro est menacé... Quelles décisions prendriez-vous aujourd'hui si vous étiez président de la République ?
Avant même d'arrêter des mesures d'économies ou de recettes fiscales nouvelles, je convoquerais immédiatement le Congrès pour ratifier la règle d'or. Même si je trouve le texte proposé par le gouvernement compliqué et un peu confus. Le principe que j'ai proposé dès 2007 est plus simple : l'interdiction de voter un budget avec un déficit de fonctionnement en période de croissance. Aujourd'hui, il faut envoyer un signal.
Un signal à qui ?
À la fois aux citoyens et aux investisseurs. Volontairement, je ne dis pas « marchés », un terme flou, ni « agences de notation », ces dernières ne font que décrire une situation. Ne confondons pas le thermomètre avec la fièvre.
Une fois la règle d'or votée, que fait-on pour éteindre l'incendie ?
Ce vote serait déjà un engagement très important de la nation, un cadre impossible à contourner dans la loi de finances rectificative, le budget 2012 et les suivants. Le déficit a été multiplié par quatre depuis 2007, ce n'est pas tenable. Vous le savez, je me suis battu toute ma vie et lors de la précédente campagne présidentielle contre le déficit et la dette. On comprend en 2011 pourquoi. Il faut maintenant réduire le train de vie de l'État, les dépenses d'intervention, revoir les niches fiscales. Il faudra aussi des recettes nouvelles. Je propose de créer deux nouvelles tranches d'impôt sur le revenu, une à 45 %, une autre à 50 %, et de relever la TVA de deux points. L'Allemagne l'a augmentée de trois points. « Le malade de l'Europe » du milieu des années 2000 est aujourd'hui celui qui s'en sort le mieux de la zone euro.
Faut-il vraiment imiter l'Allemagne de 2004 en 2011 ? D'ici à ce que nous y parvenions et face à l'évolution rapide des pays émergents ce modèle ne risque-t-il pas d'être dépassé ?
L'Allemagne a la même monnaie, le même coût du travail, le même niveau de protection sociale que nous. En seulement sept ans, elle a restauré ses finances publiques, est redevenue une formidable machine à exporter et aujourd'hui c'est l'agence pour l'emploi qui licencie, faute de chômeurs ! Nous sommes aussi une grande puissance industrielle, nous pouvons la restaurer pour produire, vendre et dégager des ressources. Le constat le plus important, celui que nous devrions écrire en lettres capitales à la première page de nos programmes, c'est celui-ci : l'essentiel de nos problèmes sont chez nous ! Ils ne viennent pas de l'étranger, pas de nos concurrents. Ce qui se passe en France, ce n'est pas la faute des autres, c'est notre responsabilité. Le seul élément de contexte que l'on ne maîtrise pas, c'est la dépréciation déloyale de 40 ou de 50 % de la monnaie chinoise. Si l'Europe était plus forte, elle pourrait tenir tête aux Chinois.
Vous publiez un livre au titre alarmiste (1), où vous plaidez pour l'éducation et la production. Pourquoi ?
C'est un diagnostic et une stratégie pour en sortir. Si le diagnostic est juste, la stratégie a aussi des chances de l'être. J'affirme qu'il faut concentrer tous les efforts du pays sur les deux questions dont dépendent notre redressement ou au contraire notre effondrement. La première question, c'est celle du produire en France. Aujourd'hui le commerce extérieur est le symptôme le plus grave. En sept ans nous sommes passés de l'excédent à un déficit sinistre : nous achetons 75 milliards de plus que nous ne vendons, 75 000 millions d'euros qui s'en vont, et les emplois avec eux, et la base fiscale, et le pouvoir d'achat. Par ailleurs, notre éducation est descendue au-delà du vingtième rang parmi les pays développés. Produire et instruire : c'est autour de ces deux impératifs qu'il faut reconstruire la vie politique française.
Avez-vous une stratégie industrielle ?
Il faut s'appuyer sur les points forts, les grandes industries de niveau mondial pour reconquérir, par soutien et par transfert de technologies, les secteurs que nous avons abandonnés, en commençant par le haut de gamme. Nous construisons des satellites, des avions, des turbines d'hélicoptère, des voitures, nous sommes forts en pharmacie. Mais nous avons déserté le terrain des produits qu'on croyait banals, comme l'équipement de la maison, l'électroménager, le textile. Même l'agroalimentaire est désormais soumis à une rude concurrence. Or nous avons la chance d'être à un tournant industriel, où les hautes technologies - le numérique, les logiciels élaborés, l'automatisme - révolutionnent toutes les productions. Nos grandes entreprises les maîtrisent. Les PME peuvent en profiter. Nous avons quelques-uns des plus grands groupes de distribution au monde. Ils peuvent soutenir nos productions. Voilà deux points d'appui remarquables.
Vous évoquez l'électroménager. C'est vrai qu'un groupe comme SEB produit assez peu en France. Vous pensez que les dirigeants de ces champions industriels tricolores sont incompétents et irresponsables ou plutôt confrontés à un problème de compétitivité ?
L'Allemagne et l'Italie conservent une part importante de la production d'électroménager ! Il n'y a pas de fatalité et le coût du travail n'est pas la question. Il faut organiser le soutien aux PME existantes et, s'il le faut, en provoquer la renaissance, les écouter : elles savent où sont nos points faibles nationaux.
Quels sont les ressorts pour y parvenir ?
J'ai déjà évoqué la mise en réseau des grandes entreprises industrielles avec des PME pouvant bénéficier de transferts technologiques. J'ajoute : travailler sur l'image de marque de la France. L'Allemagne a réussi admirablement à se donner une image de marque de production nationale. Pour tout le monde, allemand veut dire sérieux, solide... Pourtant, les parties d'Airbus fabriquées outre-Rhin ne sont pas meilleures que les nôtres ! Et il faut que les consommateurs puissent identifier grâce à un label le « produit en France ». Il y a des millions de Français pour qui cela jouerait dans la décision d'achat. On a créé un label pour le commerce équitable et pour les produits bio. De la même manière, il faut pouvoir dire aux Français : ce produit est fabriqué à 50 %, 60 % ou 100 % en France.
La mission d'Yves Jégo a déjà débouché sur un projet en cours pour labelliser le « produire en France ».
Les tiroirs sont pleins de projets de bonne volonté. Et rien ne se passe jamais. On annonce, on annonce et rien ne sort. Vérifiez-le : dans les rayons des magasins, rien. Chez les concessionnaires automobiles, rien.
Vous proposez aussi de rétablir un bon climat social...
Il faut à tout prix, à tout prix changer le climat entre syndicats et entreprises, sortir des a priori et des rigidités. On a trop fonctionné en France selon le modèle : « Entendez-vous et si cela ne fonctionne pas, l'État reprendra la main. » Cela pousse les uns et les autres à se réfugier derrière la décision des pouvoirs publics pour ne pas se fâcher avec leurs mandants.
Mais comment les pousser à s'entendre ?
Il faut un changement de leadership politique et une majorité nouvelle pour mettre ces questions au premier plan et unir les Français au lieu de provoquer l'affrontement.
Vous proposez aux Français d'acheter des produits made in France, donc plus chers, et d'augmenter de deux points la TVA. Ne craignez-vous pas de casser la consommation ?
Il n'y a aucune fatalité à ce que le produit en France soit plus cher. Nos salaires sont souvent inférieurs à ceux de nos voisins européens ! Par ailleurs, nous avons le déficit budgétaire primaire le plus important des grands pays européens et notre déficit commercial s'aggrave. Je ne prétends pas avoir toutes les réponses Mais je vous le dis, nous n'allons pas nous laisser sombrer. Nous allons nous en sortir. La France est un peuple qui fait des enfants, qui produit des ingénieurs et possède de formidables infrastructures. Si nous sommes au rendez-vous du « produire et instruire », en mobilisant toutes les forces du pays, nous allons bien sûr y arriver.
Pensez-vous que vous allez faire rêver les Français avec ce projet difficile ?
En politique, le verbe « rêver » n'est plus d'actualité. Les verbes « espérer », « vouloir », « décider », « réaliser » sont les seuls qui puissent nous porter.
(1) « 2012, État d'urgence » aux éditions Plon

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