Procès AZF : l'audience entre dans le vif du sujet
Par Rédaction L'Usine Nouvelle - Publié le
Au programme des auditions du 24 mars, un trio de choc : l'expert de la « thèse officielle » ; le procureur certain « à 90% » de l'accident, et le juge d'instruction.
A la barre ce 24 mars, se succèdent trois acteurs majeurs : Daniel Van Schendel, l'expert à qui l'on doit la « thèse officielle », Michel Bréard, le Procureur de la République qui déclarait le soir du 24 septembre 2001, trois jours après l'explosion, «Nous privilégions à 90 % la thèse accidentelle », et enfin le juge d'instruction Thierry Perriquet, le « patron de l'enquête », selon les qualificatifs de l'association AZF Mémoire et solidarité.Daniel Van Schendel : « La tête, le nez dans le cratère »
Premier du trio a se déplacer à la barre : Daniel Van Schendel, la bête noire des avocats de la société Grande Paroisse, qui s'en donneront à cœur joie pour souligner ses incohérences voire le cuisiner, pour mieux le tourner en ridicule. Daniel Van Schendel est en effet l'expert désigné le jour même de la catastrophe par le procureur pour se rendre sur les lieux, parce qu'il est inscrit sur la liste nationale des experts de la Cour de cassation, et qu'il est spécialiste en explosifs. M. Deharo est également nommé à ses côtés en tant qu'expert. Daniel Van Schendel sera ensuite le chef du collège d'experts judicaires, une fois que 27 autres experts viendront les épauler. Ses conclusions ont été contestées par nombre d'observateurs au cours des 7 années d'enquête qui ont précédé le procès.
Le président du tribunal est clair : ce 24 mars, il s'agit uniquement pour Daniel Van Schendel d'évoquer la première note expertale qu'il a remise le 28 septembre 2001, note demandée par le parquet pour ouvrir l'information judiciaire. Il va devoir expliquer pourquoi, sept jours après la catastrophe, il a privilégié dans cette note l'hypothèse accidentelle.
Préludes aux portes de la salle d'audience
Impatience. «Aujourd'hui, on va pouvoir entendre de la bouche des acteurs principaux auprès de qui ces derniers ont pris leurs conseils, comment ont-ils constitué leurs équipes, de quelles connaissances chimiques ils disposent... Nous ne sortirons pas de l'audience en nous disant qu'un tel est nul, ou un héros. Mais c'est intéressant de voir comment chacun se présente à la barre.» A 14 heures, l'audience débute.
Privé de powerpoint. Ce que le président souhaite comprendre, c'est dans quel contexte Van Schendel a été amené à établir cette note qui exclut d'emblée l'attentat. Et éviter les « exposés de pyrotechnicien », puisqu'il sera entendu plus longuement deux jours plus tard. Exit donc, le PowerPoint que l'expert avait soigneusement concocté pour le présenter au tribunal.
Le président commence par relever les contradictions et invraisemblances des affirmations de cette note. En effet, l'expert y explique sur 12 pages qu'il ne peut s'agir d'un attentat, parce qu'un attentat à l'explosif aurait eu pour épicentre le cœur du tas de nitrate d'ammonium. Or la forme dissymétrique du cratère montre que le point de départ de l'explosion semble plutôt se situer à l'Est du tas. Reste qu'au cours de l'instruction, la localisation de l'épicentre a varié, et que la distinction entre épicentre et point d'initiation de la détonation n'était pas toujours claire.
La question que le président souhaite lui poser en particulier est la suivante : le procureur a-t-il pu l'influencer ? Il l'interroge : «Dans une affaire aussi complexe, sept jours pour livrer une première hypothèse, cela paraît très court. N'aurait-il pas été préférable de prendre un peu plus de temps ? - Effectivement, on aurait pu être plus prudent. - Le procureur de la République, qui était sur le point d'ouvrir une information judiciaire, vous a-t-il poussé à produire cette note aussi rapidement ? - Il est vrai qu'il en avait besoin... Mais nous avons bénéficié d'une totale liberté d'action tout au long de notre travail.» assure l'expert.
C'est la seule réponse constructive que livrera Daniel Van Schendel . Sous le feu fourni des piques des avocats de la défense et des parties civiles, qui pointent les incohérences et le manque de rigueur de ses conclusions, il n'adoptera que des réponses entêtées, se référant aux lois de la pyrotechnie. « Nous on avait un cratère. On avait un site à explorer. Ce cratère avait une signature, une forme à explorer. » A la question du président du tribunal « Vous avez établi que le trichlorure d'azote, formé à la partie Est du tas, a entraîné la détonation du stock de nitrate d'ammonium. N'importe quel explosif situé à l'Est du tas, posé de façon volontaire, n'aurait-il pas de la même manière pu faire ça ? » la réponse de l'expert, triviale, fuse : « On était la tête et le nez dans le cratère. » Avant de lâcher : « Mais oui, l'initiation est décorrélée de l'épicentre à l'Est : si un acte volontaire avait amorcé la détonation à l'Est du tas, il aurait pu produire le même cratère ».
Michel Bréard : le « dérapage »
C'est désormais au procureur de la République de l'époque de s'avancer à la barre. Autant l'expert Van Schendel, à la silhouette efflanquée, réagissait avec une diction rapide et un timbre par fois aigu aux coups portés par les avocats, autant Michel Bréart s'avance comme un bloc. Posé, la voix grave, la diction lente et claire, sûr de lui et de ses choix faits dans un contexte de chaos le jour J, il semble peu ébranlable. Il raconte comment il a dû au plus vite désigner un expert, placer les cadavres dans les morgues des hôpitaux environnants malgré le manque de moyens immédiats Il finira néanmoins par être mis en difficulté et rougir, au fil de son audition.
Ce que le président cherche avant tout à comprendre : pourquoi le procureur a-t-il déclaré trois jours après la catastrophe : «Nous privilégions à 90 % la thèse accidentelle » ? Comment les autorités ont-elles pu avoir cette certitude aussi vite ? C'est l'une des questions centrales de ce procès. Le procureur a-t-il voulu apaiser un climat de très grande émotion, dix jours après le 11-Septembre ? Ou bien disposait-il déjà d'informations précises ?
Une histoire de flagrance. La flagrance est une situation d'urgence, pendant laquelle des pouvoirs importants sont octroyés aux enquêteurs pour leur permettre de remplir efficacement leur mission de police judiciaire : maintenir les témoins sur place, perquisitionner au domicile de toute personne susceptible d'avoir participé aux faits incriminés, requérir toutes personnes ayant une qualification technique ou scientifique, convoquer des témoins, mettre des personnes en garde à vue, procéder à des arrestations...
Veste bleue et cravate rouge, silhouette carrée, Michel Bréard explique qu'à l'issue de la flagrance, dont la période est limitée à 7 jours, il n'a juridiquement le choix d'ouvrir l'instruction que sur "homicide involontaire" ou sur "un acte criminel". Il doit choisir, et vite. « Dès le début on s'est trouvé confronté à la nécessité d'aller très vite. » explique-t-il. « Il était impossible d'agir en dehors de la flagrance. Ce qui est possible aujourd'hui en termes de moyens juridiques ne l'était pas à l'époque. »
Pour écarter la piste criminelle, il explique qu'il se trouve en mal d'indices. « Il n'avait pas été retrouvé de traces d'explosifs. Il n'y avait pas de revendication sérieuse : trois revendications ont été analysées par la PJ et se sont révélées fantaisistes. La section antiterroriste n'a pas revendiqué l'affaire. Un élément qui a pesé dans ma réflexion : s'il y avait une cible pour un attentat, je ne pense pas que le hangar 221 ait pu intéresser des terroristes. Je savais qu'il convenait d'ouvrir pour homicides involontaires. J'ai prévenu ma hiérarchie. Personne ne m'a opposé d'opposition. Je savais que je prenais un risque. »
90% : la faute au « off ». Quant à la fameuse formule «Nous privilégions à 90 % la thèse accidentelle », prononcée le 24 septembre 2001 au soir lors d'une conférence de presse, « je reconnais volontiers un dérapage au moment où je m'en vais», déclare-t-il. « J'ai donc eu cette formule malheureuse lors d'une conférence de presse. Aujourd'hui, je reconnais qu'il s'agit d'une erreur.» répéte-t-il. « Je me suis trouvé face à un groupe de journalistes tenants de l'attentat. Ma réaction n'a pas été habile. Mais je n'avais rien pour dire que la piste criminelle pouvait être suivie. Une des journalistes m'a demandé de faire des pourcentages. J'étais excédé : je lui ai répondu, si cela peut vous faire plaisir, on peut aller jusqu'à plus de 90%. Je reconnais que je me suis énervé un peu vite. Mais la conférence de presse était déjà terminée, nous étions debout".
Aux question embarrassantes du président puis de la défense sur les conséquences collatérales de sa déclaration du 24, le témoin répond en s'en prenant à la Commission d'enquête interne de Total qui a « agi illégalement », à l'usine « dont l'organisation de la sécurité était déficiente : 390 000 euros d'économies devaient être faites, et une économie de plus de 200 000 euros a été faite en partie sur la sécurité », dont les normes AFNOR ont été retirées... « Les ouvriers ne sont absolument pas en cause. Ma conviction a toujours été que cette catastrophe était un problème interne à l'entreprise. »
Lorsque Me Jean-Luc Forget se lève alors pour interroger le témoin sur les informations qui l'ont, à la même époque, conduit à évoquer «un processus physico-chimique qui a pu s'étendre sur quatre-vingts ans» pour expliquer l'explosion, Michel Bréard est destabilisé. «J'avais pris conseil auprès de Daniel Van Schendel», justifie-t-il. « Mon expérience et les informations de M. Van Schendel sur des remontées de soufre par capillarité m'ont amené à évoquer la soupe chimique qui fermentait depuis 20 ans » ajoute-t-il. Dommage : interrogé un peu plus tôt sur la question de savoir si cette hypothèse lui paraissait, ou non, sérieuse, M. Van Schendel a répondu : «Je pense que non. D'ailleurs, je n'ai jamais rien dit de tel à M. Bréard.»
Thierry Perriquet ou quand les parties civiles restent sur leur faim
Le tribunal entend le juge d'instruction Thierry Perriquet, 55 ans, qui est cité... comme témoin par une partie civile. « Cette citation m'est apparue inhabituelle : c'est la première fois de ma carrière que j'en suis l'objet en tant que juge d'instruction. » explique M. Perriquet à la barre. « Je conçois qu'elle est à l'image du caractère exceptionnel des faits. Mais le juge d'instruction ne peut être un véritable témoin. Il ne connaît les faits que par la procédure. Derrière les faits, il y a les hommes, et le juge ne les connaît pas autrement que par les interrogatoires. » Thierry Perriquet débute son exposé par un long hommage aux ingénieurs, à la police judiciaire, aux parties civiles, aux experts et aux simples citoyens qui lui ont permis de faire avancer l'enquête. « Les moyens ne nous ont pas manqué. Le montant des frais d'expertise en est une indication » indique-t-il à la barre, avant de laisser la place aux questions.
Mais personne n'ose l'interroger. « J'aurais beaucoup de questions à vous poser en tant que collègue », lance le président du tribunal. Pas en tant qu'adressées à un témoin. Le procureur et l'avocat de Total Me Soulez Larivière manifestent leur étonnement de cette citation et n'ont pas de question non plus.
Seule question, celle posée par maître Forget, l'avocat de l'association AZF Mémoire et Solidarité, qui regroupe les anciens salariés d'AZF, se s'est constituée partie civile au procès.
Instruction triphasée. Il interroge le juge d'instruction-témoin sur les différentes phases qu'a connue l'enquête entre le 30 mai 2002, date de sa nomination, et le 9 juillet 2007, date de la clôture de l'instruction.
L'avocat identifie trois phases, qu'il soumet à la sagacité de Thierry Perriquet : la première jusqu'en octobre 2002 où les reconstitutions ont invalidé la piste du chlore (hypothèse selon laquelle 500 kg de chlore auraient été déversés sur le tas de nitrate d'ammonium, hypothèse complètement invalidée par la reconstitution : au bout de deux pelletées de chlore, tout le monde fuyait les muqueuses en feu).
La seconde jusqu'à l'été 2005, « où vous avez cherché tous azimuts ». Piste terroriste, explosion gazeuse, phénomènes électriques, hélicoptères mystérieux...
Et la dernière, où « les choses commencent à devenir beaucoup plus claires, simples, évidentes, et vous avez refermé le dossier ». L'instruction aboutit alors à l'hypothèse du « sandwich au DCCNA ». Au terme de cinq années d'investigations en effet, les experts judiciaires ont conclu dans leur rapport final, remis le 16 mai 2006, à un accident chimique provoqué par la mise en contact, vingt minutes avant l'explosion, de DCCNa, le chlore que l'on met dans les piscines, avec une demi-tonne de nitrate d'ammonium, déversés sur un tas de 300 tonnes de nitrate d'ammonium.
« Quels sont les éléments qui vous ont amené à fermer le dossier à partir de l'été 2005 ? » ajoute l'avocat. Réponse du juge d'instruction-témoin: « Je refuse le terme de refermer. Je ne suis pas là pour refermer les dossiers. Néanmoins les choses sont devenues plus claires à partir du tournant du « tir 24 », et de l'avis de deux scientifiques Leroy et Dufour, qui se prononcent sur la thèse proposée par les experts avec beaucoup de hauteur ». Fin des questions, l'audience est levée.
Michel Bouchardy, de la CFE-CGC Chimie et rapporteur de la commission Vérité mise en place par l'association AZF Mémoire et solidarité, fulmine à la sortie de l'audience. « C'était nul. On l'a fait venir pour rien. On avait 18 questions à lui poser, notre avocat ne lui en a posé aucune. La défense n'a pas osé l'interroger... La vérité, dans tout ça, » explose-t-il accompagnant ses paroles d'un geste évocateur, indiquant que tout le monde s'assoit dessus.
Le "bal des faux-culs" ? « Des illustres inconnus ! » réagit plus tard à propos des scientifiques Leroy et Dufour son association AZF Mémoire et solidarité, dans son compte-rendu d'audience. « A la fin de sa prestation les avocats (défense et parties) se précipitent avec de grands sourires pour serrer la main de M. Perriquet..... Entre gens biens, n'est-ce pas..... et puis un conseiller près de la cour d'appel de Monaco...cela en impose... et ça peut servir ! Ou l'art de se coucher » déverse le compte-rendu, acide, qui titre même «le bal des faux-culs». L'association attendait beaucoup de la citation de Thierry Perriquet. Elle avait préparé 18 questions précises, sur l'invalidation de la piste chlore et sur l'intérêt des phénomènes précurseurs, « qui posent problème à toute personne se penchant sur le dossier » estimait-elle. « Des questions qui n'ont pas été posées, et qui resteront sans réponse probablement définitivement désormais...! » déplore l'association.
D'autres parties civiles estiment que le juge Perriquet, loin d'être idiot, a tout simplement fini par clore l'enquête comme on jette l'éponge, la sabotant, par dépression ou par découragement. Elles en veulent pour preuve les incohérences dont serait truffée l'ordonnance de renvoi. Lorsque la question lui est posée, à la sortie de l'audience, le juge d'instruction répond : « C'est que les choses sont devenues simples et limpides, tout simplement ! ».
De deux choses l'une : ou bien les choses sont limpides, et la thèse officielle doit encore convaincre nombre de scientifiques et d'observateurs du procès qui la jugent peu plausible. Ou bien, les choses ne sont pas du tout limpides. Et la vérité peut attendre.
Ana Lutzky à Toulouse











