« Pour une agriculture écologiquement intensive »
Le 26 février 2010
Michel Griffon, directeur adjoint de l’Agence nationale pur la Recherche (ANR)
Vous défendez le concept d’une agriculture « écologiquement intensive », de quoi s’agit-il ?
En Europe, notre agriculture conventionnelle est intensive en énergie. Pendant plusieurs décennies, l’énergie n’a pas coûté cher. On l’a utilisé abondamment pour la motorisation et pour la production d’intrants chimique (engrais, pesticides).
Aujourd’hui, l’agriculture conventionnelle est face à de gros nuages à l’horizon, qui vont se matérialiser par toute une série de contraintes environnementales. Or le « paquet technologique » de l’agriculture conventionnelle est extrêmement cohérent. Il faut donc en changer.
L’agriculture écologiquement intensive et à haute valeur environnementale est un terme qui est né pendant le Grenelle de l’Environnement. Cela veut dire qu’il faut recourir au fonctionnement de l’écosystème et amplifier ses fonctions productives pour réussir à produire plus.
Quels sont les enjeux ?
Il s’agit de multiplier par deux la production agricole mondiale d’ici 2050. Il n’y a pas réellement de difficulté technique pour obtenir des niveaux de production importants. Les problèmes, c’est d’une part le temps - nous sommes pris dans une course de vitesse entre la croissance de la population mondiale et la croissance de la production – et de l’autre la contrainte environnementale. Sur les trente années qui viennent, la situation peut être extrêmement tendue...
Si on continue à de ne pas tenir compte de l’environnement, et que l’on déforeste en Amérique Latine, en Amazonie, au Congo ou en Asie du Sud-Est, on peut continuer à produire toujours plus pour l’alimentation animale et humaine, mais au prix d’une catastrophe écologique.
Les termes de l’équation, c’est d’arriver à augmenter raisonnablement la production en limitant l’extension des surfaces et en augmentant les rendements par des méthodes non destructives de la qualité de l’environnement.
Comment y arrive-t-on ?
Il y a plusieurs voies. D’abord celle des OGM et plus largement de la génétique. Cette voie est fortement contestée en Europe. Il n’y a en effet aucune raison de dire que la qualité des semences est la réponse à tous nos problèmes. Mais il n’y a pas non de raisons de rejeter cette technique à priori.
L’agriculture biologique est une autre voie, mais qui a été conçue pour limiter au maximum les atteintes à l’environnement. Il y a des secteurs où elle est incontournable, comme le maraîchage ou l’arboriculture. Par contre, dans les grandes cultures, ses performances ne sont pas encore à la hauteur. Dans ce secteur, si on refuse les herbicides, on a recours au labour, qui est extrêmement coûteux en énergie, et qui est une pratique anti-environnementale car elle détruit les capacités du sol à se régénérer.
Une voie médiane est celle qui consiste à utiliser au maximum les fonctionnalités des écosystèmes comme ressource de protection, sans refuser les apports des techniques conventionnelles, mais de façon subsidiaire et cohérente écologiquement.
Avant l’agriculteur disposait de solutions techniques qui s’appliquaient quel que soit le milieu. Aujourd’hui, si l’on veut prendre en compte les écosystèmes, c’est la technologie qui doit s’adapter à l’hétérogénéité du milieu. Cela demande beaucoup plus de connaissances et d’analyse, et cela nécessite d’être capables de gérer la complexité. C’est un nouveau modèle d’agriculture intensive en intelligence qu’il faut mettre en place. Mais cela va rendre le métier d’agriculteur beaucoup plus intéressant.
Pouvez-vous donner des exemples de nouvelles pratiques ?
La fertilité écologique d’un sol est due à la décomposition de la biomasse. S’il y a peu de biomasse (par exemple si on enlève les résidus de culture pour les valoriser ailleurs) le mécanisme écologique est ténu. Si à l’inverse, on utilise la totalité de la potentialité de production de la photosynthèse, on peut maximiser la production. Il ne faut plus aucun sol nu. Il faut que les terres soient couvertes en permanence par des plantes, pendant toute l’année. Une partie des terres sont utilisées pour la production alimentaire, et une autre pour transformer les rayons du soleil en biomasse qui va nourrir la fertilité des sols. Cela implique de revoir une bonne partie des assolements.
L’Agence nationale pour la recherche (ANR) a entrepris des recherches pour mieux comprendre comment fonctionne le sol, de façon à l’optimiser. On sait que le carbone joue un rôle clé dans le fonctionnement des sols. Du carbone sous une forme de type charbon de bois aurait des capacités de fixation des molécules de matières organiques, de l’eau et des nutriments à l’intérieur de la terre. On s’interroge sur l’apport de carbone dans les sols, ce qui permettrait de stabiliser leur structure, et de stocker ce carbone pour lutter contre l’effet de serre.
Pour la défense des cultures, la lutte intégrée qui combine la lutte biologique, l’emploi de variétés résistantes et éventuellement l’emploi de pesticides en dernier recours, est une voie d’avenir. Cela nécessite d’être extrêmement attentif aux cultures et aux invasions de maladies et/ou de ravageurs. Chaque producteur combine lui-même sa stratégie de défense des cultures en fonction des caractéristiques locales.
Il y a aussi une voie – encore assez futuriste – qui est celle de la « bio-inspiration », qui vise à utiliser la connaissance du monde vivant comme source d’inspiration industrielle. Dans un grand nombre de plantes, il existe des mécanismes naturels de résistance aux attaques d’insectes. Ce mécanisme existe dans le génome. Si on sait identifier précisément la molécule responsable de la défense de la plante, on peut s’en inspirer pour la reproduire par voie de synthèse ou par des bactéries génétiquement modifiées dans des réacteurs. Cela peut permettre d’avoir des traitements plus efficaces.
Il faut repenser les paysages pour qu’ils soient plus productifs et soient producteurs de services écologiques et qu’ils soient plus esthétiques. Il faut revenir aux haies. Mais des haies « technologiques » avec des choix précis dans les espèces qui les habitent, et qui permettent de contribuer à la régulation de l’eau et fournissent une biodiversité utile. Au même titre qu’il y a des infrastructures industrielles, il y a des infrastructures agricoles. Leur réhabilitation et leur entretien a un coût.
Comment le financer ?
Le marché à lui tout seul ne peut pas tout. Les agriculteurs ne sont pas obligés de produire ces services écologiques. Pourquoi ne pas utiliser les subventions agricoles à des fins de production de services écologiques ? Cela nécessiterait de mettre en place des mécanismes de contrats et de certification de qualité. C’est cohérent du point de vue théorique, éthiquement recommandable. Cela devrait être possible économiquement.
Dans le même ordre d’idées, si l’agriculture séquestre du carbone, et qu’il y a un marché, elle devrait pouvoir y émarger. Cela permettrait de diversifier les revenus des agriculteurs. Cela demande un changement de politique agricole.
Quels sont les programmes de l’ANR en matière agricole ?
Le programme Systerra, lancé en 2008, s’intéresse justement à toutes ces technologies alternatives d’intensification de l’usage des processus écologiques, et plus largement toute cette ingénierie écologique. Au total, nous consacrons 40 millions d’euros sur cinq ans, sur environ 70 projets. Systerra se termine dans trois ans, mais notre conseil scientifique réfléchit déjà aux suites.
Propos recueillis par Patrick Déniel
Pour aller plus loin : Michel Griffon : « Pour des agricultures écologiquement intensives » ; Editions de l’Aube, 2010

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