Polyvalence
Par ANNE DEBRAY - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3242
Ça a commencé par des tireuses de plans toutes neuves. On a collé trois feuilles de papier sur le mur et personne ne les a lues. Jusqu'au premier bourrage. Ces trois feuilles, c'était le mode d'emploi en cas de petite panne. Nous savions que le service maintenance était en perpétuelle cure d'amaigrissement. Pour le maintien des tireuses, il a carrément disparu. Pour les grosses pannes, un technicien extérieur se déplacerait. On a rajouté son numéro de téléphone sur les modes d'emploi. Pour les petites, il faudrait retrousser nos manches et rajouter une ligne à notre CV. Les assistantes avaient évolué. Leur travail nous était retombé dessus. Nous l'avions récupéré à la hauteur de nos besoins. La direction voulait des salariés polyvalents qui maîtrisaient la chaîne de production de la négociation au produit fini. L'entreprise voulait promouvoir les talents variés. Quand les bourrages papiers se sont multipliés, on a appris en accéléré notre métier de technicien. On avait intérêt à maîtriser les machines pour rester dans le coup... et dans la boîte. On aurait aimé un peu de polyvalence verticale, on a eu l'horizontale. Celle qui vous fait changer de casquette tout au long de la journée : secrétaire, comptable, acheteur, vendeur, informaticien, gendarme et parfois même technicien de surface. Le mot polyvalence a été employé dans toutes les réunions, dans tous les CE, dans les couloirs et dans les ateliers. Personne ne savait vraiment de quoi on parlait. Polyvalence étant polysémique, elle signifiait pour certains élargir ses compétences et pour d'autres réduire les effectifs. On supprime un service et on redistribue le travail au petit bonheur la chance. Après plusieurs mois de polyvalence à gogo, on ne sait plus très bien où se mettre ni ce qu'on doit vraiment faire. On va de nouveau changer les tireuses. Il paraît que les nouvelles sont encore plus technos et encore plus compliquées à utiliser. On va devenir des cracks du SAV.

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