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Pétrole et gazole : Mais que font les raffineurs ?

Par Rédaction L'Usine Nouvelle - Publié le
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On les accuse de tous les maux. Au sommet de Djeddah le 22 juin, si les pays consommateurs reprochaient aux pays producteurs de rationner le marché, l'Opep désignait les coupables -spéculateurs, dollar trop faible - en Occident. Et en particulier, chez les raffineurs.

Le 5 juin, l'UFC-Que Choisir dénonçait quant à elle une véritable «stratégie de rationnement» de la part des compagnies pétrolières sur le raffinage du gazole pour en augmenter le prix et accroître leurs marges. Quelle responsabilité des raffineurs dans la hausse du gazole et du pétrole,  nous avons mené l'enquête.

La vérité sur leurs marges. « D'énormes différences existent entre les valeurs ajoutées des différents niveaux de l'industrie du pétrole. Le maximum de revenus des grands groupes pétroliers est gagné en amont, dans les activités d'exploration et d'exploitation des gisements », confie un salarié de Total. «Le prix de l'extraction varie entre 5 et 60 dollars le baril. Avec un baril vendu à 135 dollars sur le Nymex, le pétrolier chargé de l'extraction se fait une bonne marge ! Par contre, la marge de  raffinage, elle, est souvent négative. Shell et BP ont ainsi vendu leurs raffineries en Europe. Valero, qui ne fait que du raffinage, est dans le rouge». Réponse d'un analyste de Natixis : « Ces propos ne m'étonnent pas, les anciens d'Elf au sein de Total ont toujours méprisé les activités de raffinage. Pourtant, l'activité compte sur un retour sur investissement de 20 à 30%, selon le relevé que nous faisons auprès des grands pétroliers de leurs prévisions. Certes, les activités de raffinage sont à 80% aux mains des majors, qui s'en sont désintéressées. Mais si l'on prend l'exemple du finlandais Neste Oil, le groupe a investi dans de nouvelles capacités et c'est aujourd'hui très rentable.» Quelle est la réalité ? Quelques éclaircissements s'imposent avec Jean-Pierre Favennec, directeur du Centre Economie et gestion de l'Ecole du pétrole et des moteurs.


Définition. La marge de raffinage est l'écart entre la valeur des produits pétroliers et le coût du brut à l'entrée de la raffinerie. « Quand on utilise une tonne de pétrole, on en tire à la sortie de la raffinerie disons 20 à 30% d'essence, 35% de gazole, 20 à 40% de fuel lourd. Ce pétrole est acheté 140 dollars le baril, mettons, en Arabie saoudite ou au Venezuela. Arrivé en France, il coûte 145 dollars. A la sortie de la raffinerie, la moyenne des prix des produits pétroliers est de 150-155 dollars. La marge de raffinage tourne autour de quelques dollars par baril», schématise Jean-Pierre Favennec.

Barils et tonne ?

Suivant sa masse volumique, une tonne de pétrole brut fait entre 7 et 9,3 barils, la moyenne mondiale se situant aux environs de 7,6 barils par tonne

Reste à savoir si la marge de raffinage est négative, comme l'affirme le salarié de Total, ou confortable, comme l'avance l'analyste de Natixis. « Si aujourd'hui vous construisez une raffinerie normale, cela vous coûte 3 milliards de dollars»,
explique Jean-Pierre Favennec. « Soit environ 600 millions de dollars par an. Conclusion, pour rentabiliser votre investissement, si vous fabriquez 10 millions de tonnes de produits pétroliers, il faut que cela vous rapporte au moins 60 dollars par tonne. Il vous faut donc assurer une marge de 10 dollars par baril pour couvrir les coûts. Résultat : les pétroliers n'ont pas d'incitations à construire des raffineries aujourd'hui. Si elles sont amorties depuis longtemps, vous faites de l'argent. Si vous devez investir, cela ne vaut pas le coup. » Voilà de l'eau au moulin du manque d'entrain des grands pétroliers à investir pour augmenter leurs capacités de raffinage.  Une réalité qui a varié au cours du temps.


Spéculateurs

Selon une enquête réalisée par des parlementaires américains et dont le Wall Street Journal a obtenu copie, les spéculateurs représentent environ 71% des échanges sur le New York Mercantile Exchange (Nymex), contre 37% en 2000.

Années noires. Jean-Pierre Favennec confirme les vaches maigres de l'activité des raffineries entre 1990 et 2002. « Dans les années 80-90 , les marges étaient faibles (1 à 2 dollars par barils) mais les coûts  l'étaient également car les raffineries étaient amorties et les frais à payer - catalyseurs, personnel, entretien - étaient limités. Globalement la situation n'était pas très bonne mais les pertes restaient limitées.
Depuis 2002 les marges sont bien meilleures et peuvent atteindre ou dépasser 10 dollars par baril, niveau inconcevable il y a à peinre 10 ans. Mais ces marges sont volatiles et pourraient diminuer si de nombreux projets voyaient le jour et si - par exemple - la production d'éthanol entamait, même de manière limitée, le marché de l'essence. D'où les réticences des investisseurs qui n'aiment pas les risques vis a vis de projets dont la durée de vie est très longue
».
Au premier trimestre 2008 en effet,  la raffinerie de Saras en Sardaigne a fait état d'une marge de 12-13 dollars par baril.  La future raffinerie de El Zour au Koweit, dont la capacité de production sera de 615 000 barils par jour, devrait compter sur une marge de 14-15 dollars par baril. Le raffinage est très cyclique, et a longtemps été en surcapacité. « On vient de nombreuses années de sous-investissement », explique une analyste de Natixis securities. Aujourd'hui, la donne a changé : le Moyen-Orient se lance avec l'appui de compagnies comme Total dans la construction  de nouvelles raffineries à Jubaïl en Arabie Saoudite (400 000 barils par jour), ou Al Zour au Koweit (615 000 barils par jour). Reste que les résultats ne seront pas immédiats.


En amont des raffineurs, l'épuisement de l'offre

 
Dans les années 70, pour chaque tonne de pétrole consommée, 3 tonnes de pétrole étaient découvertes dans de nouveaux gisements. En 2008, pour une tonne de pétrole consommée, une demi-tonne seulement est découverte. « Depuis 1980, nous consommons chaque année plus que nous ne découvrons de ressources "physiques" dans le sol. Il s'agit bien là du total des ressources physiques, encore appelées "réservoirs", et non de ce que nous parviendrons à en extraire, qui sera encore inférieur », écrit Jean-Marc Jancovici.



Et le Gazole ? D'aucuns ont tôt fait de constater l'augmentation effrénée du gazol e, dont le prix dépasse l'essence à la pompe. En utilisant la différence entre le prix du baril de brent de pétrole et le prix du gazole sur le marché de Rotterdam , l'UFC-Que choisir  a pu tracer l'évolution de la marge de raffinage moyenne sur le gazole, qui a explosé par rapport à celle sur l'essence au fil des années. Selon ce calcul, elle est passée de 2 centimes d'euro en 1995 à 15 centimes d'euro en mai 2008 pour un litre de gazole.  Pour l'essence, en revanche, la marge de raffinage est restée à ses niveaux usuels de 2 à 4 centimes d'euro le litre. Et de dénoncer là aussi le manque d'investissement des raffineurs face à la demande. « Lorsque l'on regarde des différences de marges de raffinage entre le gazole et l'essence, ce qui est intéressant, c'est de faire des comparaisons dans le temps. Et l'on se rend compte que le gazole est devenu le produit le plus rare », explique Jean-Pierre Favennec. Erreur de stratégie de l'Etat qui avec ses incitations fiscales a poussé à la diésélisation du parc automobile ? Volonté délibérée des raffineurs de ne pas investir et faire monter les enchères en restreignant l'offre ? Inadéquation structurelle entre une demande volatile et une industrie lourde à faire évoluer ?

 « Le marché européen est déficitaire sur le gazole, que la France importe de Russie », explique une analyste de Natixis securities. « Suite aux surcapacités dont ont souffert les  raffineurs après le deuxième choc pétrolier, ces derniers ont diminué le taux d'utilisation de leurs raffineries, ce qui a signifié la baisse de la production d'essence, mais aussi de gazole». Les exportations de gazole des Etats-Unis vers la France en échange de son surplus d'essence étant en baisse, la France doit encore davantage se tourner vers la Russie.

Pénurie sur les hydrocraqueurs.  «La technologie à mettre en place pour produire plus d'essence est beaucoup moins chère que celle pour produire plus de gazole» explique Jean-Pierre Favennec. Or depuis les années 80 la France et l'Europe en général ont doté leurs raffineries de craqueurs catalytiques, qui permettent de produire plus d'essence à partir d'un même baril de pétrole. L'outil de raffinage n'est donc plus adapté. Un hydrocraqueur, qui permet d'augmenter la part du gazole, coûte 600 millions d'euros. Mais pour fabriquer un hydrocraqueur, il faut trouver des compagnies de services pétroliers. Peu d'acteurs sont présents sur le secteur. Technip, société parapétrolière d'ingéniérie et services, doit faire face à la hausse des coûts des matières premières et au manque de main d'œuvre : l'industrie manque de bras. L'hydrocraqueur est donc rare et coûteux. Avant d'investir dans le précieux remède, qui ne produira ses effets que dans plusieurs années, les raffineurs réfléchissent à deux fois.

Ana Lutzky

Neste Oil, une longueur d'avance

Le pétrolier finlandais Neste Oil est en train de se recycler pour tenter de devenir le leader mondial du biodiesel. Sa raffinerie de Porvoo, produisant 200 000 barils par jour, une des raffineries les plus sophistiquées en Europe : sa technologie NExBTL, opérationnelle depuis l'été 2007,  peut utiliser de nombreuses matières premières. Elle est à mi-chemin entre le biodiesel classique (ester méthylique d'huile végétale), et le BTL (biomasse-to-liquide, la technologie qui utilise toute la plante pour faire du carburant). Elle peut aussi partir de graisses animales pour fabriquer un excellent biogazole, qualitativement supérieur au biodiesel disponible à la pompe en Allemagne.


 
Lire aussi :
Gazole : Le raffinage européen ne suit pas, le 26/06/2008 (réservé aux abonnés)
Gazole plus cher que l'essence : la faute aux raffineurs ?, le 05/06/2008
Le gazole grille l'essence à la pompe, le 23/05/2008
Comprendre la fiscalité pétrolière en France, le 22/05/2008

 

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