Pénurie de terres rares à l'horizon
Le 17 septembre 2009 par par olivier james | L'Usine Nouvelle n° 3160Ces éléments chimiques ont envahi l'industrie de haute technologie. Et sont irremplaçables... Mais voila que la Chine, à la tête de 97 % de la production mondiale, annonce une baisse drastique de ses exportations, voire leur interdiction.
L'adjectif est trompeur, car les terres rares sont... partout ! Elles ont pour nom terbium, dysprosium, néodyme ou bien encore lanthane. Dix-sept éléments chimiques au total qui, depuis les années 1970, sont devenus indispensables à la mise en oeuvre des technologies les plus avancées. Du pot catalytique aux batteries rechargeables pour véhicules hybrides, en passant par les lampes basse consommation,les iPod ou les rotors d'éoliennes, les terres rares ont envahi l'industrie et notre quotidien. Selon le journal spécialisé « Metal Pages », la demande annuelle pourrait augmenter de plus de 50 % par an d'ici à 2015. Un sésame pour l'industrie mondiale que la Chine voudrait confisquer. A la tête de 97 % de la production mondiale, l'ex-empire du Milieu menace en effet d'en réduire fortement l'exportation, voire de l'interdire pour certaines terres rares.
Les craintes sont nées début septembre, avec l'annonce d'un responsable politique de Mongolie intérieure (région autonome de la Chine, qui représente 75 % des réserves en terres rares du pays) de sa volonté d'établir un partenariat avec l'Etat pour mieux contrôler la production et créer une réserve stratégique. Une annonce à laquelle s'attendaient un certain nombre d'observateurs, mais qui a pris de cours les marchés. La menace plane pourtant depuis 1998 et la diminution progressive des quotas d'exportation. Mais avec le récent essor des industries de haute technologie, la stratégie chinoise pèse d'un tout autre poids. « Sur les six premiers mois de l'année, les exportations ont été réduites de 35 % », précise Christian Hocquard, économiste spécialisé dans les matières premières minérales au sein du BRGM (l'établissement public qui étudie les ressources et les risques du sol et du sous-sol). En diminution constante depuis des années, elles ne devraient s'élever cette année qu'à 30 000 tonnes, soit moins de 30 % de la consommation mondiale. Si des terres rares comme le dysprosium et le terbium étaient interdites d'exportation, celà affecterait directement des activités aussi importantes que la fabrication des aimants, des lasers, des composants électroniques ou des écrans plats. Et la liste n'est pas exhaustive.
LA CHINE FAVORISE SA CONSOMMATION INTÉRIEURE
Pour la Chine, l'objectif officiel est double : favoriser la consommation intérieure, notamment dans les énergies renouvelables comme l'éolien, et faire monter les prix. Ces derniers ont subi une chute sévère en raison de la crise économique et de la baisse de la demande de secteurs gourmands en terres rares, comme l'automobile.
« La Chine renforce son rattrapage industriel en aidant ses entreprises, en leur donnant des avantages à l'exportation », dénonce Georges Pichon, le PDG de Marsmetal. Sa société de négoce de métaux commercialise de moins en moins de terres rares, en raison d'une rentabilité déclinante. L'arbitrage des autorités chinoises n'étonne guère ce patron. Elle suit une logique industrielle implacable, qui découle d'une maîtrise de l'exploitation de cette matière première acquise au début des années 2000. Alors que Rhône-Poulenc régnait en maître sur la séparation des terres rares au cours des années 1990 - une activité dont Rhodia a hérité -, la Chine a rapidement pris le dessus. Lorsque le pays a réalisé qu'il dormait sur un véritable trésor minéral, il a su mettre en oeuvre en quelques années les techniques de séparation complexes et coûteuses. Ces métaux, aux propriétés chimiques voisines, sont mélangés et fortement liés à l'état naturel.
Dès 1992, l'homme fort de la Chine, Deng Xiaoping, avait assuré que si le Moyen-Orient avait du pétrole, la Chine avait des terres rares, laissant ainsi entendre que les pays développés allaient devoir s'habituer à une nouvelle dépendance. Aujourd'hui détentrice de la principale source de ces précieux éléments métalliques et de technologies de production parmi les plus avancées, la Chine profite aussi de coûts d'exploitation très bas. Ces dernières années, elle s'est efforcée de structurer sa filière en fermant 80 petites unités. Objectif officiel : mieux contrôler l'impact environnemental. Mais il s'agissait surtout de maîtriser la production nationale. Face à cette volonté politique, les autres pays se sont longtemps contentés d'importer des terres rares chinoises à bon marché, sans investir dans des capacités de production. Une erreur qu'ils risquent de payer cher. D'autres réserves existent pourtant : l'US Geological Survey estime ainsi que 43 % des réserves mondiales se situent hors de Chine, notamment aux Etats-Unis, en Australie, en Afrique du Sud et dans les ex-républiques soviétiques de la CEI. Mais elles restent peu exploitées car peu rentables : les contraintes environnementales et sociales ne permettent pas d'égaler le niveau de compétitivité chinois.
« L'équation économique des industriels est dangereusement remise en cause », assure Michel Latorche, directeur de recherche au sein de l'Institut de chimie et des matériaux Paris-Est (ICMPE-CNRS). « Si à moyen terme les quotas diminuent encore, nous ne pourrons pas l'ignorer, confirme Emmanuel Butstraen, le directeur général de Rhodia Silcea. Les taxes à l'exportation, parfois erratiques, peuvent aussi perturber notre activité. C'est pourquoi nous cherchons à sécuriser notre approvisionnement avec la Chine, mais aussi avec l'Australie, l'Amérique du Sud et du Nord. » La filiale de Rhodia s'attend à connaître des difficultés dans les mois et les années à venir.
D'autres industriels sont toutefois plus nuancés quant aux impacts potentiels de cette baisse de quotas sur leur activité. « Nous n'avons pas d'inquiétudes, témoigne ainsi Julien Combres, commercial chez CT-Magnet. Les prix du néodyme que nous utilisons pour nos aimants n'ont pas bougé pour le moment. » Même tonalité chez Nicolas Donjon, le président d'Arelec, importateur d'alliages de terres rares pour aimants également. « Les prix vont peut-être augmenter à l'avenir, mais je ne pense pas qu'un arrêt des exportations soit possible. Le risque serait trop important pour la Chine, qui vit beaucoup de ses ventes à l'étranger. »
Selon plusieurs experts, le cas de ces précieux métaux est emblématique de la stratégie industrielle chinoise dans les matières premières : la maîtrise complète d'une filière industrielle, de la mine à la production d'applications de haute technologie. « Cette politique économique vise à exporter des produits à haute valeur ajoutée et de moins en moins de produits primaires, souligne Georges Pichon. Nous allons payer plus cher et enrichir les Chinois. Leur but est la suprématie mondiale. »
LA RÉSISTANCE S'ORGANISE
Face à ce que d'aucuns dénoncent comme un protectionnisme rampant, la résistance s'organise. A l'instar des Etats-Unis et de l'Europe, le Japon pourrait appeler l'Organisation mondiale du commerce à la rescousse pour distorsion de concurrence sur les terres rares et sur d'autres matières premières. Nombre d'industriels poussent à une production hors de Chine. Du coup, malgré le défi économique que cela représente, des projets d'exploitation pourraient voir le jour un peu partout dans le monde. Deux sociétés australiennes, Lynas et Arafura Resources, comptent lancer deux projets dans leur pays, respectivement nommés Weld Range et Big Nolans. Jusque-là ralentis par la crise, ils pourraient très bientôt être financés, notamment par des capitaux... chinois.

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