imprimer

Pas facile d'en finir avec la lutte des classes

Par AGNÈS LAURENT - Publié le | L'Usine Nouvelle n° 3006

Montreuil, le 11 avril dernier. Au siège de la CGT, Bernard Thibault offre un pot à son équipe pour fêter le retrait du CPE. Une victoire bienvenue - et inespérée - pour le secrétaire général du premier syndicat de France à la veille de son 48e congrès, à Lille du 24 au 28 avril. Car, elle est loin cette année 1999 où l'ancien cheminot, tout juste 40 ans, auréolé par la grève de 1995, était propulsé à la tête de la CGT. Et suscitait des espoirs de modernisation dans une organisation qui avait perdu plus de 1,5 million d'adhérents depuis les années 70. Son bilan est pourtant loin d'être anecdotique. Il a achevé l'intégration de la CGT dans la Confédération européenne des syndicats. Il a symboliquement dépolitisé la centrale en quittant, en 2001, la direction du Parti communiste. Il est parvenu à endiguer la chute des adhérents (710 000). Et il a signé, en 2004, l'accord interprofessionnel sur la formation, une première depuis les années 70. Mais il n'a jamais réussi à se faire reconnaître comme un interlocuteur naturel par le patronat ou le gouvernement, sauf sur le dossier EdF. En interne, il n'a pas su non plus s'imposer, comme en atteste sa mise en minorité au Comité confédéral national sur le référendum européen en février 2005. A Lille, Bernard Thibault tentera de reprendre la main en faisant avaliser une réforme des cotisations, avortée en 2003, qui doit permettre à la confédération de récupérer une partie des moyens des fédérations. S'il y parvient, il pourrait tenter d'autres évolutions. S'il échoue, il lui restera trois ans pour préparer sa succession, car ce troisième mandat sera le dernier.

Coup de tonnerre chez Renault : en janvier, la CGT a perdu la majorité au dernier comité d'entreprise qu'elle détenait encore, à Cléon, en Seine-Maritime. Et dans l'ensemble du groupe, elle ne représente plus que 30,9 % des voix, désormais talonnée par la CFE-CGC. On est loin de la magnificence des années 60 ! « Lorsque je suis arrivé à Billancourt en 1967, la CGT faisait 80 % des voix et le PCF était omniprésent dans l'usine », se souvient un salarié, proche de la retraite. Dans cette ancienne place forte, la CGT n'a jamais renoncé à ses positions dures, plus proches de la lutte des classes que de la ligne d'ouverture prônée par Bernard Thibault. Difficile quand un tel symbole s'effondre de ne pas s'interroger sur la stratégie...

D'autant que ce revers est loin d'être le seul. La CGT avait déjà perdu la main, en février 2005, au comité d'entreprise du siège de Legrand à Limoges, puis aux Chantiers de l'Atlantique en décembre. Des exemples qui témoignent d'un mouvement de fond : « Depuis les années 70, le CGT a beaucoup reculé dans l'industrie. Aux dernières élections prud'homales en 2002, elle y a perdu plus du tiers de son audience », souligne Dominique Andolfatto, chercheur à l'Institut d'études politiques de Grenoble et auteur, avec Dominique Labbé, d'une « Histoire des syndicats » (Seuil).

Et la syndicalisation ne se porte pas mieux. Dominique Andolfatto estime qu'en 2004, 2 % des salariés de l'industrie agroalimentaire avaient leur carte à la CGT (soit 17 000 personnes), 3 % dans le textile (6 000) et 4 % dans la métallurgie et la chimie (respectivement 61 000 et 24 800). Des chiffres inférieurs à ceux affichés par les fédérations (lire ci-contre) qui ont tendance à gonfler le nombre d'adhérents, mais qui révèlent la même tendance. « Dans le privé, le taux de syndicalisation est très faible », reconnaît Christian Larose, vice-président du Conseil économique et social et ancien dirigeant de la fédération textile-cuir.

Plus fragilisée que d'autres par l'évolution des emplois

Certes, la CGT n'est pas le seul syndicat à voir ses effectifs dégringoler, mais elle est plus fragilisée que d'autres par l'évolution des emplois. « Il y a quarante ans, l'industrie, c'était beaucoup d'ouvriers qualifiés, quelques techniciens et quelques ingénieurs. Aujourd'hui, c'est beaucoup d'ingénieurs et de techniciens et de moins en moins d'ouvriers. La CGT est particulièrement frappée par la disparition lente de cette population », confirme Christian Dufour, sociologue et chercheur à l'Institut de recherches économiques et sociales (Ires). Chez Renault, la chute de la CGT a été simultanée à la montée en puissance du syndicat des cadres, la CFE-CGC. Et chez PSA, elle n'a aucun représentant au siège social, coeur des métiers intellectuels. « C'est vrai que le choix d'une implantation ouvrière et d'une approche ouvriériste du syndicalisme d'entreprise ont pu conduire à un affaiblissement », reconnaît Jean-Christophe Le Duigou, chargé du secteur privé au sein du bureau confédéral et numéro 2 bis avec Maryse Dumas.

Le développement de la sous-traitance contribue aussi à la baisse d'audience. « Les forteresses de la CGT n'ont plus la capacité d'entraînement qu'elles pouvaient avoir il y a quelques années sur le tissu local. Est-ce qu'un salarié d'un sous-traitant s'identifie à un syndicat qui représente avant tout une entreprise donneuse d'ordres, alors que le syndicaliste du grand groupe a parfois un salaire supérieur à celui du patron de la PME ? Je ne suis pas sûr », résume Christian Dufour de l'Ires. Une difficulté dont la CGT a conscience, même s'il lui est difficile d'en sortir : « La démarche qui consistait à dire qu'à partir des bastions, on pouvait défendre les intérêts de tous les salariés montre ses limites. Elle n'empêche pas la précarité et affaiblit les bastions eux-mêmes », reprend Jean-Christophe Le Duigou. A ces facteurs externes, s'est ajoutée la difficulté à faire évoluer les structures en interne. « Les équipes syndicales ont eu du mal à se renouveler, à inventer de nouvelles pratiques, à poser la question de leur organisation », précise Dominique Andolfatto.

La CGT n'a pas, pour autant, disparu du paysage industriel. Loin de là. Elle remporte toujours la première place lors des élections aux comités d'entreprises dans la quasi-totalité des branches (voir ci-dessous). Et son influence demeure importante. « Elle a reculé, mais son capital de départ est tel qu'elle reste très forte. Quand, dans les années 50, nous n'étions nulle part, elle était partout », relate un membre de FO Métaux. Et elle garde une capacité d'attraction : « La confédération a perdu des voix dans notre entreprise, mais elle reste première. Certains salariés se disent qu'en cas de coup de Trafalgar, elle les défendra mieux que les autres », explique le directeur des ressources humaines d'un grand groupe industriel.

Reste que la CGT se trouve aujourd'hui face à un tournant. Car ses dirigeants ont conscience que si elle n'évolue pas, l'organisation perdra tout crédit. Premier virage à amorcer : la nécessité de mieux prendre en compte les questions économiques. Depuis 2003, les fédérations industrielles se retrouvent régulièrement au sein d'un collectif pour tenter de bâtir un discours cohérent. « Il nous faut raisonner en filières plutôt qu'en branches et croiser celles-ci avec les territoires pour développer des syndicats locaux interprofessionnels », souligne Jean-Christophe Le Duigou. Les premières expériences sont en cours, notamment à Saint-Nazaire autour des Chantiers de l'Atlantique.

Ces structures visent surtout à faire évoluer le discours économique de la CGT. « Dans le textile, il y a des mutations qu'il faut comprendre : quand la matière première est plus chère que les produits finis venus de Chine, que faut-il faire ? Parler de nationalisation me paraît une réponse un peu courte », renchérit Maurad Rabhi, secrétaire général de la fédération du textile.

Prendre en compte les salariés précaires

Sur le terrain, les positions changent, notamment face aux restructurations. Ainsi, en Seine-et-Marne, lorsque Thomson Videoglass annonce sa décision de fermer son site de tubes cathodiques, la CGT préfère travailler aux alternatives possibles plutôt que de s'opposer à la fermeture : « Nous savions que le virage technologique n'avait pas été pris et que cette fabrication n'était plus viable. Il ne servait à rien de lutter contre ça. Nous avons pré- féré nous battre pour qu'il y ait une reprise par un verrier », relate Mohammed Oussedik, secrétaire général de la fédération verre-céramique. Avec succès puisque le site - et 300 salariés - a été repris par l'espagnol Rioglass.

Deuxième priorité : mieux s'occuper des salariés qui ne travaillent pas dans des grands groupes ou qui ont un contrat de travail précaire. « Le 16 mars, nous avons organisé des assises de la précarité. C'est nouveau, nous avons mis trop longtemps à prendre en compte ces salariés et à nous rendre utiles pour eux », reconnaît Francine Blanche, l'un des neuf membres du bureau confédéral, issue d'Alstom. Là aussi, sur le terrain quelques initiatives commencent à voir le jour. Dans le Rhône, les syndicats CGT de quatre sous-traitants de l'automobile (dont Bosch) ont créé un collectif autour de la question de l'intérim. « On estime à environ 10 000 le nombre de précaires dans la métallurgie en Rhône-Alpes. Si on ne s'occupe pas d'eux, nous ne serons le syndicat que d'une partie de la population », souligne Mohamed Brahmi, membre du collectif. Chez PSA, les syndicats CGT des usines d'Aulnay, de Poissy et de Sochaux viennent de se transformer en syndicats de site pour intégrer les militants des fournisseurs.

Ecouter, ne plus imposer

Enfin, l'idée que, pour survivre, la CGT doit mieux écouter les besoins des salariés plutôt que d'imposer des décisions par le haut fait son chemin. L'exemple de la SNCF, où le syndicat avait refusé l'accord d'intéressement souhaité par les salariés, ce qui lui a valu une perte de 4 points aux élections professionnelles de mars dernier, pourrait accélérer le mouvement. `

L'organisation est en train de découvrir que l'écoute paie : « Quand nous consultons les salariés, la syndicalisation se développe », souligne Bernard Devert, responsable des questions industrielles au bureau fédéral de la métallurgie. « Chez Renault Trucks, récemment, nous avons interrogé les salariés sur un accord salarial. Même si ce n'était pas ce qu'ils voulaient au départ, 70 % nous ont dit qu'il fallait signer. Et nous l'avons fait », raconte Serge Clape, responsable de l'union syndicale métallurgie du Rhône.

Mais si des initiatives sont prises dans toutes ces directions, elles sont loin de faire l'unanimité. Notamment au sein des fédérations agroalimentaire et de la chimie. « Pour progresser, le syndicalisme doit être porteur d'un rapport de forces et de luttes », martèle Jean-Michel Petit, secrétaire général de la fédération de la chimie. « Certains pensent qu'on peut adapter le système. Moi, j'estime que ce n'est pas le cas car cela voudrait dire que les patrons acceptent de donner aux salariés et les riches aux moins riches », renchérit Jean Luc Blindel, de la fédération agroalimentaire. Et, dans les entreprises, tous les militants ne sont pas convaincus de la validité du virage décidé par la confédération ou formés pour le prendre. « Tout le monde n'est pas armé pour discuter des questions économiques, des délocalisations, des investissements », reconnaît Christian Larose.

Une difficulté à s'intégrer dans le dialogue social

Résultat : si les changements sont réels, ils ne sont pas toujours perceptibles. « Dans la chimie, le positionnement de la CGT est globalement empreint d'idéologie, avec une culture plus conflictuelle que contractuelle », souligne Jean Pelin, directeur général de l'Union des industries chimiques. Et elle a, du coup, bien du mal à s'intégrer dans le dialogue social. « Dans la mesure où il y a quatre organisations sur cinq qui sont prêtes à se mettre autour de la table, l'opposition de la CGT n'est pas une gêne au fonctionnement contractuel », souligne le DRH d'un grand groupe. « Comme je sais que les représentants CGT ne signent pas, je les écoute et les entends, mais je ne fais pas d'effort pour parvenir à un accord. Le syndicat se marginalise un peu », ajoute Pascal Le Guyader, directeur des affaires sociales, de l'emploi et de la formation de la branche du médicament (Leem).

Pour sortir du piège, la CGT n'a d'autre choix que de s'ouvrir. De se débarrasser de ses carcans idéologiques et d'en finir avec la lutte des classes. C'est la volonté de Bernard Thibault, mais sept ans après son arrivée à la tête de l'organisation, il n'a toujours pas réussi à imposer son cap. Et la culture de la contestation reste une force pour attirer des adhérents. A Lille, les discussions entre orthodoxes et modernistes promettent une nouvelle fois d'être animées.

Partagez l’info :

Partager cet article avec mon réseau profesionnel sur Viadeo linkedin Partager cet article sur Wikio envoyer à un ami

Effectuer une autre recherche

Rechercher
À la une
Jean-Baptiste Collin de Sussy

La sémantique de l'industrie

Ne dites plus industrie, mais redressement productif. C'est désormais le nom de ce ministère qui a vu le jour pour la...

Neri Oxman

L'impression 3D détournée par l'artiste Neri Oxman

L'architecte et designer Neri Oxman expose au Centre Georges Pompidou, à Paris, ses sculptures...

Guillaume Klossa

"Je suis fasciné par les technologies sans fil"

Guillaume Klossa, qui vient de publier un rapport sur l'impératif industriel, répond à notre...

Arnaud Montebourg

La semaine chargée d’Arnaud Montebourg, et le reste de l’actualité industrielle

On le savait déjà. Ministre est un métier à plein temps. Arnaud...


© L'Usine Nouvelle    - Publicité- Conditions générales d'utilisation - RSS - Pour nous contacter