"Ouattara va devoir créer de l’emploi par dizaines de milliers"
Par Ana Lutzky - Publié le
© KING KONSUL - CC - flickr
articles liés
Côte d'Ivoire : les défis de l'après-crise Les six visages économiques de la présidence OuattaraLaurent Gbagbo arrêté, Alassane Ouattara peut officiellement exercer son mandat de président de la République. Christian Bouquet a été conseiller chargé de la coopération dans des ambassades de France, notamment en Côte d'Ivoire. Aujourd'hui vice-président délégué aux Relations internationales et professeur de géographie à l’université de Bordeaux III, il explique les enjeux auxquels la nouvelle équipe Ouattara doit s'atteler.
L'Usine Nouvelle - Quels défis économiques la nouvelle équipe Ouattara doit-elle affronter ?
Christian Boquet - Les nouveaux ministres ne sont pas des inconnus. Leur réputation est solide auprès des cercles économiques et du FMI. Alassane Ouattara est un libéral, et son gouvernement est totalement acquis à l’économie de marché, ce qui devrait rassurer les opérateurs.
La reprise de la vie économique va aller vite : dès qu’un pays commence à aller mieux, les banques arrivent. Le port d’Abidjan a rouvert, certaines agences bancaires aussi. La BCEAO, la banque centrale qui gère l’Afrique de l’Ouest, redistribue déjà des liquidités.
Le défi se situe ailleurs. Alassane Ouattara prend le pouvoir dans des conditions difficiles. Il va devoir rétablir le calme à Abidjan, transformée en ville meurtrie comme l’ensemble du pays. Il s’agit aujourd’hui de restaurer l’ordre et l’Etat de droit, seul préalable à une réconciliation nationale.
Que passe-t-il pour les PME et PMI sur place ?
Le tissu des PME et PMI avait beaucoup souffert en 2004. Les Français aux manettes de ces entreprises sont partis, et les ont revendues à des entrepreneurs libanais. La crise de ces derniers mois leur a porté le coup de grâce. Certaines vont se fondre dans de grands groupes, d’autres vont disparaître, d’autres vont être reprises par des Libanais.
En réaction aux sanctions économiques internationales, le président sortant Laurent Gbagbo avait annoncé qu’il nationaliserait les banques du pays, ainsi que toute la filière du cacao. Il souhaitait créer sa propre monnaie, la Monnaie ivoirienne de résistance (MIR). Et avait même pensé à Hugo Chavez, le président du Venezuela et l’un des seuls membres de la communauté internationale encore disposé à lui parler, pour fabriquer cette monnaie.
Quid des grands groupes français ?
Quand Laurent Gbagbo est arrivé en 2000, Bolloré, Bouygues, Orange, ou Total étaient inquiets. Ils se sont très vite arrangés. Les grands groupes vont traîner un temps cette casserole, mais vont vite comprendre que le vent a tourné.
D’ailleurs, Jean-Louis Billon, le président de la chambre de commerce et d'industrie Côté d’Ivoire, a pris parti dès le lendemain des élections en faveur d’Alassane Ouattara. Ivoirien et ancien patron du groupe agro-industriel Sifca, il a dû être exfiltré et expatrié, mais il va revenir.
La chute du clan Gbagbo est-elle une bénédiction pour les chocolatiers ?
Il est certain qu’après avoir supprimé la caisse de stabilisation, un soutien aux petits producteurs de cacao, Laurent Gbagbo a mis en place un empilement de dispositifs qui créent une grosse "évaporation financière". Avec Ouattara, la ressource sera moins taxée.
Par ailleurs, la filière était gangrenée par la corruption. Gbagbo avait mis en prison certains agents, Outtara va assainir plus avant le secteur. Il a montré qu’il savait le faire, voici 20 ans, comme premier ministre de Félix Houphouët-Boigny.
La filière va s’en remettre : elle vient de traverser 10 ans de crise sans dommages. Le cacao pousse tout seul, il n’y a qu’à faire sécher et à exporter. Cette industrie s’est intensément concentrée voici quelques années : aujourd’hui le secteur est aux mains de 5 ou 6 opérateurs. Les plus forts ne sont pas des Français : l’américain Cargill est installé depuis à peine 10 ans et a pris beaucoup d’ampleur. Il a profité de la vague de libéralisation.
La filière du cacao va néanmoins rencontrer deux problèmes. Un problème foncier : la loi foncière de 1998 est en partie responsable du feu aux poudres qui a déclenché la crise politique dans le pays. Et un problème de vieillissement des arbres : Yamoussoukro va devoir lorgner du côté du Ghana, qui a su rajeunir ses cacaotières et a davantage investi.
Quid du pétrole ivoirien ? L’avènement de l’ère Ouattara change-t-elle la donne ?
Le premier changement va concerner l’opacité. La Côte d’Ivoire produirait entre 70 000 et 80 000 barils par jour. Or la comptabilité officielle n’en fait apparaître que 50 000. La différence a servi à enrichir Laurent Gbagbo et à constituer le trésor de guerre avec lequel il a résisté durant 5 mois.
L’un des points névralgiques de l’opacité est le port d’Abidjan. Tenu par Marcel Gossio, très proche de Gbagbo, il laissait partir des chargements non déclarés, alimentés par les oléoducs voisins. Son départ et l’arrivée d’un directeur pro-Ouattara va peut-être mettre de l’ordre dans les comptes.
Les groupes tenant le pétrole ivoirien ne sont d’ailleurs pas principalement français, mais Total vient de racheter l’unique raffinerie de Côte d’Ivoire, la SIR, qui élabore le brut venu du Nigéria et irrigue en carburant toute l’Afrique de l’Ouest.

dans la même rubrique
27/05/2012 Un mastère à l’international nuclear academy27/05/2012 Le papetier qui veut protéger les forêts
27/05/2012 Production












